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  L’anthropologie à la croisée de la littérature et de la science


Clifford Geertz - Ici et là-bas

Editions Métailié, Paris, 1996


Thèse

L’anthropologie occuperait un statut hybride entre science et littérature.

Introduction

Geertz adopte le parti pris de traiter les écrits anthropologiques comme des textes littéraires pointant ainsi l’inanité de la description purement factuelle dont le positivisme naif se prévaut.

Il s’appuie dans sa démarche sur Foucault. Celui-ci trace une ligne de démarcation entre deux types de texte :

-  ceux où la « fonction d’auteur » (expression Foucault) est manifeste (les fictions mais aussi l’histoire, la géographie, la philosophie, etc.)
-  ceux où elle est absente (principalement les textes scientifiques mais aussi du courrier privé, des contrats juridiques, des publications politiques).

Voici ce que nous dit exactement Foucault : « Un renversement s’est produit au 17ème ou au 18ème siècle. Les discours scientifiques ont alors commencé à être reçus pour eux-mêmes, dans l’anonymat d’une vérité toujours établie et toujours redémontrable ; leur appartenance à un ensemble systématique, et non la référence à l’individu qui les produisait, constituait leur garantie. La fonction d’auteur s’est estompée et le nom de l’auteur n’a plus servi qu’à baptiser un théorème, une proposition, un effet particulier. (...) Parallèlement les discours littéraires n’ont plus été acceptés que lorqu’ils étaient dotés de la fonction d’auteur. Au jourd’hui, à propos de tout texte poétique ou de fiction, nous demandons d’où vient-il, qui l’a écrit, quand, dans quelles circonstances, avec quel dessein. La signification qui lui est attribuée et le statut et la valeur qui lui sont accordés dépendent de la façon dont nous répondons à ces questions. En conséquence, la fonction d’auteur joue aujourd’hui un un rôle important dans notre perception des oeuvres littéraires. » (p 15)

Ainsi, la valeur que l’on accorde à un texte littéraire dépend de la valeur que l’on accorde à l’auteur. Il ne fait dans ces conditions, selon Geertz, pas l’ombre d’un doute que l’anthropologie relève presque entièrement du discours « littéraire » et non du discours « scientifique » : on n’ oublie pas Levi-Strauss quand on lit un texte de Levi-Strauss...

En général, les anthropologues ont tendance à rabattre leur difficulté de description sur un problème épistémologique - à savoir comment faire en sorte que ce qui ressortit à la subjectivité (opinions, goûts, valeurs, etc) ne biaise pas la recherche - et éludent la question narrative, plus précisément la relation de soi au texte. La difficulté principale de l’anthropologue tient moins, selon Geertz, au terrain, à la relation de soi aux autres, qu’à la « traduction » textuelle de sa position ambivalente : on assiste dans les textes à un va et vient permanent entre le point de vue du voyageur et celui du cartographe. C’est ce que Geertz appelle « le dilemne de la signature » : « le dilemne de la signature, tel que l’ethnographe l’affronte exige à la fois le détachement olympien que la fonction d’auteur ne concerne pas et la fonction d’auteur du romancier chez qui la fonction d’auteur est hyper-développée ».(p. 18)

A partir de là, Geertz va s’employer à identifier les stratégies discursives qui ont été déployées chez quatre « fondateurs de discursivité » [1] - C. Levi-Strauss, E. Pritchard [2], B.Malinowski, et R. Benedict - pour emporter le lecteur loin d’ici, pour le persuader qu’ il aurait ressenti, agi, pensé tout comme lui si lui aussi avait été là-bas.

Levi-Strauss

Geertz voue une sorte d’admiration ironique pour Levi-Strauss dont - est-ce utile de le préciser au regard de la thèse qu’il défend - il ne partage pas la conception (structuraliste). Ce dernier aurait opéré un incroyable tour de magie rhétorique, celui d’avoir édifié de toutes pièces un véritable monde dans le texte (c’est à dire une formidable abstraction théorique, si je suis bien Geertz ; une oeuvre totalement détachée du monde réel ). Si Geertz a tendance à parsemer ses commentaires de pointes sarcastiques, il se surpasse à l’égard de Levi-Strauss.

Il repère dans « Tristes tropiques » 5 types de textes :

-  la critique esthétisante du colonialisme européen
-  le récit de voyages (voire le guide touristique)
-  un traité philosophique tentant de réhabiliter le contrat social de Rousseau
-  le témoignage ethnographique comme fondement d’une science nouvelle
-  « une oeuvre littéraire exemplaire et militante d’une cause littéraire »

Zoom sur le « traité philosophique »

Un extrait de l’extrait cité par Geertz : « ... Rousseau et ses contemporains ont fait preuve d’une intuition sociologique profonde quand ils ont compris que le “contrat” et le “consentement” ne sont pas des formations secondaires, comme le prétendaient leurs adversaires, et plus particulièrement Hume : ce sont les matières premières de la vie sociale ; et il est impossible d’imaginer une forme d’organisation politique dans laquelle ils ne seraient pas présents ». Et Geertz de commenter : « Levi-Strauss ne croit pas seulement avoir rencontré le contrat social in vivo (ce qui revient plus ou moins à affirmer qu’on a découvert le pays des idées de Platon ou celui des noumènes de Kant), il veut rendre sa respectabilité au modèle rousseauiste de la société naissante, qui voit dans ce que nous appellerions aujourd’hui le néolithique “un juste milieu entre l’indolence d’état primitif et la pétulante activité de notre amour propre”, selon l’expression de Rousseau ». (p. 45-46)

Ce qui ressort principalement de l’oeuvre de Levi-Strauss, d’après G., c’est « son extraordinaire aspect d’autonomie abstraite ». Enfermant les individus dans des modélisations formelles totalement déconnectées de leur vécu, LS n’a su ni expliquer ni interpréter le monde qu’il avait sous les yeux.

Malinowski

Ici la principale « stratégie textuelle » (Alton Becker) est celle du « je témoin » : celui qui sait la vérité parce qu’il a été « là-bas », parce qu’il s’est coulé dans la peau de ceux qu’il étudie. Voici comment Geertz présente Malinowski : « “auteur” barthien de l’observation participante du "non seulement j’étais présent mais j’étais l’un d’entre eux, je parle avec leur “voix”, caractéristique d’une tradition ethnographique. » (p. 29)

L’oeuvre de M. représente la forme paroxystique de ce que Geertz a appelé, comme on l’a vu plus haut, le « dilemne de la signature » ; elle oscille en permanence entre la position du voyageur qui prétend abolir la frontière observateur/observé et celle du cartographe censé fournir une description strictement scientifique du réel. Cette double identité n’est pas, insiste Geertz, « un problème d’observation participante » mais un « dilemne littéraire ». (p. 87)

Benedict

B. est connue pour son relativisme ; elle alterne point de vue américain sur les étrangers et point de vue étranger sur les américains. Sa rhétorique de persuasion consiste en l’auto-indigénation : nous regarder nous-mêmes comme si nous étions des étrangers. Dans Le chrysanrème et le sabre, elle procède ainsi à des allers-retours entre le « nous-américains » et le « non-nous », déconstruisant nos certitudes occidentales : « ...l’ennemi [le Japon] qui est au début du livre le plus étrange que nous ayons combattu devient ,à la fin, le plus raisonnable que nous ayons vaincu ». (p. 120)

Conclusion

Le temps où l’ethnologie portait la marque d’un objectivisme naif est bel et bien révolu. La chape de certitudes scientistes des anthropologues s’est effritée en même temps que le colonialisme. Aujourd’hui, l’anthropologue se demande ce qui l’autorise à parler « à la place de ». Au regard de la configuration mondiale d’aujourd’hui, jouer le rôle d’éclaireur n’est plus de mise. Par ailleurs, sur le plan théorique, des auteurs tels que Wittgenstein, Foucault, Kuhn, Barthes ont mis à mal l’idée illusoire de dire les choses « telles qu’elles sont ».

Mais alors si l’anthropologue ne peut plus prétendre à une épistémologie calquée sur le modèle des sciences de la nature, s’il ne peut plus s’autoriser d’une position souveraine, quel rôle peut-on lui assigner ? - telle est la question à laquelle G., me semble-t-il, tente de répondre tout au long de sa conclusion.

L’extrait qu’il cite de Tyler traduit relativement bien sa position :

« “Evoquer” au lieu de “représenter” [en tant qu’idéal du discours ethnographique] se justifie par le fait que l’ehnographie peut se dégager de la mimisis du mode inadapté de rhétorique scientifique, celle-ci impliquant les “objets”, les “faits”, les “descriptions” les “déductions”, les “généralisations”, les “vérifications” les “expériences”, la “vérité” et d’autres concepts similiaires qui, sauf en tant qu’invocations creuses, ne correspondent à rien dans le travail ethnographique sur le terrain et dans la rédaction de textes ethnographiques. La volonté de se conformer aux critères de la rhétorique scientifique a hissé le réalisme facile de l’histoire naturelle au rang de mode dominant de la prose ethnographique mais c’était un réalisme illusoire reposant sur l’absurdité qui consiste à “décrire” des non-êtres tels que la “culture” ou la “société” comme s’il s’agissait d’insectes complètement observables quoiqu’un peu difficiles à manipuler et, d’autre part, sur la ridicule conviction behavioriste, qui consiste à “décrire” des modèles répétitifs d’action sans prendre en considération le discours que tiennent les acteurs lorsqu’ils constituent et situent leur action, le tout avec la certitude simpliste que le discours fondateur de l’observateur est lui-même une forme objective l’autorisant à décrire ces actes ». (p. 135)

En reconnaissant la tâche incertaine à laquelle l’anthropologue est voué, l’objectif de Geertz n’est pas, insiste-t-il, de disqualifier la discipline qui est la sienne : « leur tâche [celle des anthropologues] consiste néanmoins à démontrer, ou plus exactement à démontrer à nouveau, que les récits consacrés à la façon dont vivent les autres et présentés ni comme des contes sur des évènements qui ne se sont pas déroulés, ni comme des listes de phénomènes mesurables, produits par des forces calculables, peuvent emporter la conviction ». (p. 140)

Geertz, tout en ayant conscience du danger de réduction esthétique qu’encourt l’anthropologie à partir de la position qu’il défend, pense néanmoins que « ces risques valent la peine d’être courus, pas seulement parce que des problèmes centraux tournent effectivement autour des jeux de langage que nous décidons d’adopter, pas seulement parce que la promotion des produits et les arguments tendancieux ne sont pas complètement inconnus dans la course de plus en plus désespérée à la reconnaissance, pas seulement parce qu’écrire pour plaire n’a pas que des inconvénients, du moins comparativement à écrire pour intimider. Les risques valent la peine d’être courus parce que les courir conduit à une révision complète de notre conception de la façon d’amener un groupe de gens à prendre (un peu) conscience (d’une partie) de la manière dont vit un autre, et, par là, (d’une partie) de la sienne ». (p. 142) Il importe, dit-il plus loin « de convaincre les lecteurs (...) que ce qu’ils lisent est un récit authentique écrit par une personne personnellement informée sur la façon dont la vie se passe dans un endroit donné, à un moment donné, au sein d’un groupe donné ». (p. 142)

Bref, l’accès au savoir ne s’établit qu’au travers des « jeux de langage » (Wittgenstein) qui diffèrent d’un anthropologue à l’autre, semble nous dire Geertz. Le réel ne peut être qu’interprété et non décrit : les descriptions sont « celles du descripteur, et pas celles du décrit ». (p. 143)

Commentaire

Le relativisme de Geertz atteint à la fin du livre son apogée : « l’anthropologie (...) est d’un lieu, d’un moment, périt perpétuellement et peut-être se renouvelle perpétuellement ». (p. 144) Ici point de reconnaissance de l’idée de la cumulativité des connaissances en sciences sociales... Je commets d’ailleurs un sacrilège du point de vue de Geertz en employant le terme de sciences. Sans doute mon scientisme naif... S’il prévient les objections avec brio, s’il n’est pas dénué d’humour, s’il « vise » souvent juste, son rejet vigoureux du réalisme naïf l’incline cependant, me semble-t-il, à un scepticisme radical, peu enthousiasmant du point de vue de la recherche puisqu’il ne permet pas de préserver l’objectivité de la connaissance. Certes, la représentation des faits demeure tributaire du langage et de ses jeux mais un pas de plus dans le nominalisme et on glisse vers l’idée qu’il n’y a pas de réalité en dehors du langage. Comme l’écrit Bouveresse en commentant Wittgenstein (puisque Geertz s’y réfère) - dont la conception est fondamentalement anti-fondationnaliste mais en rien relativiste - : « Nous inventons nos concepts, nous créons notre grammaire (sous certaines contraintes et dans certaines limites). Nous n’inventons évidemment pas la réalité qu’elle nous permet de décrire et nous ne créons pas la vérité qu’elle nous permet de connaître » [3].

Il n’y a pas à choisir entre nominalisme et réalisme, entre interprétation (le descripteur) et faits (le décrit). La science sociale est une construction qui s’appuie sur la réalité empirique, telle est en tout cas la position que je défends en m’inscrivant dans le sillage bourdieusien...


[1] Expression de Foucault que celui-ci définit comme suit : personnes qui sont l’auteur « d’une théorie, d’une tradition ou d’une discipline au sein desquelles d’autres livres et d’autre auteurs trouveront leur place ». A noter aussi la distinction de Barthes entre l’auteur - qui exerce une fonction - et l’écrivain - qui exerce une activité. Barthes assimile aussi l’auteur au prêtre et l’écrivain au clerc.

[2] Cet auteur ne sera pas traité ici

[3] Jacques Bouveresse, La force de la règle, Wittgenstein et l’invention de la nécessité, Les éditions de Minuit, p. 66


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