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  Toujours la même rengaine de la part des libéraux : La France est mal en point à cause de la "lourdeur" de sa législation sociale ; il est temps, nous disent-ils, qu’elle se mette au pas du modèle anglo-saxon. Serge Halimi démonte le dogme...


Serge Halimi - La clause du patronat le plus favorisé

Entretien mené par Giv Anquetil (Là-bas si j’y suis, 03-10-2005)


Giv Anquetil : Revenons en France, dans ce numéro du Monde Diplomatique d’octobre, avec vous Serge Halimi, plus au sujet des questions économiques et sociales, en particulier aux modèles qui nous sont vantés pour sortir de notre archaïsme français, de notre cul-de-sac de l’Etat-providence et d’avantages acquis, j’ai nommé le modèle britannique en l’occurrence.

Serge Halimi : La question du modèle français ne cesse d’être évoquée depuis quelques années et naturellement toujours dans le même sens qui est le sens que lui a donné Nicolas Baverez, qui écrit des articles dans Commentaires, dans Le Point, dans Le Monde et ailleurs sur le thème de « La France qui tombe ». C’est un thème qui a été repris par le rapport Camdessus, commandé par Sarkozy, qui est repris par un livre de Christophe Lambert (qui a fait l’objet d’une vaste campagne d’affichage parce qu’il est patron de Publicis France). Bref, on voit ces idées-là qui vont toutes dans le même sens et qui me rappellent un peu cette pièce de Molière où vous avez Toinette qui, voulant convaincre le malade imaginaire qu’il faut se méfier des médecins, à chaque fois qu’il invoque un symptôme de son mal, lui répond :« Le poumon ! Le poumon ! Le poumon ! Le poumon ! », et lui propose de se faire couper un bras et puis une jambe, ce qui naturellement induit un certain nombre de doutes dans l’esprit du malade imaginaire sur la qualité des médecins. L’idée de base de toutes ces analyses, c’est qu’en fait la France tombe parce qu’elle est trop sociale ; ça n’est pas tellement à la France qu’ils en veulent, c’est à une certaine France qui peut évoquer celle dont jean Ferrat faisait une chanson en 1970, après mai 68, qui était : « Celle qui construisit de ses mains vos usines », « Celle de 36 à 68 chandelles ». C’est cette France-là qui leur pose des problèmes et qui leur en pose encore plus naturellement depuis le 29 mai, cette France qui décidément n’arrive pas à se convertir au modèle libéral et cette France, à qui un certain nombre d’essayistes - mais appuyés par les industriels qui possèdent la presse - voudraient imposer la clause du patronat le plus favorisé [1]. Donc on va chercher partout dans le monde les zones, les pays (occidentaux de préférence) où le patronat vit mieux qu’ailleurs. Ca n’est pas qu’en France le patronat vit si mal que ça ; on en a eu l’exemple il y a quinze jours avec le mariage de la fille de Bernard Arnaud, 22 pages dans Paris Match, principale fortune de France, et il s’agissait d’un mariage auquel se rendaient la plupart des membres du cac 40, un certain nombre de ministres de la république (dont le ministre de l’économie et des finances) et qui donnait l’occasion d’un étalage de fortune vraiment indécent, qui rappelait un peu Versailles. Le Versailles et nos monarques maintenant, ce sont ces industriels. Eh bien ce sont ces mêmes industriels qui s’inquiètent que la France tombe parce que les industriels ne gagnent pas assez d’argent en france.

Giv Anquetil : C’est la faute aux sans-culottes.

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En route vers les sommets
Mountains as a work of art

Serge Halimi : C’est la faute aux sans-culottes, c’est la faute aux syndicats, c’est la faute à ceux qui réclament, c’est la faute à ceux qui revendiquent. Et à ceux-là on oppose toujours le courage ; et le courage, c’est toujours celui de Margaret Thatcher, de Ronald Reagan, de Raymond Barre (qui pendant longtemps a été le personnage un peu iconique de la vie politique française). Alors maintenant, l’incarnation du courage, comme on le sait tous, c’est Nicolas Sarkozy qui, lui, propose la rupture franche et brutale du modèle français dont, soit dit en passant, il reste de moins en moins à mesure qu’il a été détricoté par les réformes successives des gouvernements de droite comme de gauche. Donc on propose en quelque sorte aux français d’être aussi courageux que le pays où le patronat et les classes dirigeantes bénéficient d’un certain nombre d’avantages. Et pour qu’ils soient aussi courageux, les Français, il faudrait qu’ils acceptent de se dessaisir d’un certain nombre de leurs avantages acquis, et, en particulier, celui qui maintenant fait en quelque sorte l’unanimité, à vrai dire il y en a deux : c’est le code du travail qui est perçu comme une contrainte absolument épouvantable et aussi le fait que les Français travaillent beaucoup moins qu’un certain nombre de pays où on travaille beaucoup plus. Alors, la question qui devrait être posée, c’est de savoir si on vit mieux dans ces pays-là et qui vit mieux dans ces pays-là. Mais naturellement cette question n’est pas posée puisque, dans l’esprit de la droite française et du patronat, il y a toujours eu cette hantise du temps libre. D’ailleurs, ce n’est pas incidemment que Nicolas Baverez, au moment où son livre sortait, évoquait cette idée - je le cite presque précisément - que pour les classes dirigeantes, le temps libre, ça peut être du ski à Courchevel. En revanche - et là je cite très précisément : « Pour les couches les plus modestes, le temps libre, c’est l’alcoolisme, le développement de la violence, la délinquance. »

Giv Anquetil : Donc autant les faire bosser !

Serge Halimi : Donc autant les faire bosser...

Giv Anquetil : Pour leur bien !

Serge Halimi : Pour leur bien et puis pour celui de la France qui sinon continuera à tomber si elle ne suit pas l’exemple des pays qui travaillent beaucoup plus.

Giv Anquetil : J’ai l’impression que toute ces critiques - je vous coupe 2 secondes - viennent principalement de gens qui ne sont pas concernés, même de très très loin, par cette même précarité.

Serge Halimi : Absolument. Pour eux, il y a tous les cumuls de mandats et de professions, en particulier d’ailleurs quand il s’agit des éditorialistes qui ne cessent de nous dire qu’il y a trop d’avantages acquis ; eux cumulent des salaires vraiment pharaoniques, des possibilités de s’exprimer tantôt à la radio tantôt à la télévision, tantôt dans la presse écrite. Donc il y a à la fois les cumuls de profession, les salaires pharaoniques qui en quelque sorte éveillent leur attention sur les privilèges insupportables dont bénéficieraient ceux qui gagnent 1500 ou 2000 euros par mois voire moins. Donc tout le discours sur le modèle français est un discours qui emprunte assez largement au registre de la haine sociale ordinaire pour les salariés qui ont réussi encore à défendre un certain nombre d’avantages - pas de privilèges - qui ont été le produit de luttes sociales. Et il me paraît tout à fait frappant que, dans ce cadre, on invoque toujours les mêmes modèles qui sont naturellement le modèle britannique (qui a l’avantage d’être en quelque sorte le modèle américain mais mis en oeuvre par quelqu’un qui est perçu comme de gauche, en tout cas, qui est à la tête d’une formation historiquement de gauche, Toni Blair) ou le modèle américain. Mais le modèle américain, depuis Katerina et Bush, etc., est un peu moins présentable donc on ne cesse d’évoquer le modèle britannique. Et c’est un peu ce qu’on a essayé de présenter dans ce dossier qui est le discours idéologique sur le modèle - dont je rappelle au passage qu’il est assez nouveau parce qu’il y a une vingtaine d’années, quand on cherchait des modèles à l’étranger, ça n’était pas systématiquement les modèles des pays où on travaillait davantage, avec moins de garanties sociales. Le livre de Jean-Jacques Servan-Schreiber, Le défi américain, 1967, était un livre qui présentait un certain nombre de modèles, dont le modèle suédois, dont le modèle japonais, qui avaient pour caractéristiques une certaine garantie de l’emploi et des avantages acquis importants. Et Jean-Jacques Servan-Schreiber expliquait même que c’est parce que les salariés avaient les garanties de l’emploi qu’ils pouvaient s’impliquer davantage dans la vie de l’entreprise et dans la proposition d’un certain nombre de modernisations de l’entreprise parce qu’ils savaient qu’ils ne seraient pas les premières victimes des modernisations qu’ils proposaient. Donc, je crois, pour résumer, que ce qui est très caractéristique de ces dernières années, c’est que le discours sur le modèle français aille toujours dans le même sens qui est ce que j’évoquais tout à l’heure : le sens de la recherche du pays où existe et où vit le patronat le plus favorisé.

[1] SH fait référence à l’un des principes phare autour desquels s’articule l’OMC, celui de la Nation la Plus Favorisée (NPF). Pour en savoir plus sur l’OMC en général et sur cette clause en particulier, on peut consulter de nombreux sites altermondialistes. Voir par exemple le site d’Attac


Dans la suite de l’entretien Serge Halimi aborde la question du soi-disant "miracle britannique". Je reproduis ici (avec son autorisation) l’encadré du Monde diplomatique d’octobre 2005, intitulé « Trompeuses statistiques de l’emploi ».

***

Le principal élément du « miracle britannique » (4,6% de chômeurs officiellement recensés en 2004) n’a rien à voir avec la flexibilité supplémentaire que réclament le patronat et la droite française. Cette déréglementation du travail était en effet déjà acquise il y a dix ans, à un moment où pourtant le taux de chômage du Royaume-Uni égalait celui de la France. Même l’OCDE admet l’absence de « lien direct évident » entre protection de l’emploi et niveau de chômage : « Si l’on examine rétrospectivement la situation du Danemark, de l’Irlande et du Royaume-Uni, par exemple, trois pays où la protection de l’emploi est faible ou modérée, on voit que leur taux de chômage, aujourd’hui bas, était en fait élevé dans les années 80 [...] A l’inverse, dans d’autres pays où l’emploi est relativement protégé, le chômage est resté longtemps à un faible niveau. » [1

Les explications plus probantes de la performance britannique sont le rôle du temps partiel (24,1% de l’emploi total au Royaume-Uni, contre 13,4% en France) [2], la création de postes dans l’administration et les services publics, l’absence de contraintes monétaires du type de celles que la création de l’euro a imposées à la France et à l’Allemagne, enfin le quadruplement (statistique) du nombre de « handicapés » britanniques depuis vingt ans. Ce dernier résultat est corrélatif au durcissement des conditions d’indemnisation des chômeurs (allocation uniforme de 80 euros par semaine limitée à six mois, sanctions en cas de refus des propositions faites, même pour un salaire très inférieur à celui de l’emploi précédent) [3]. Le Royaume-Uni compte à présent plus de 2,5 millions de handicapés, contre 570 000 en 1981 : le recours au régime d’invalidité a permis, en particulier dans les régions industrielles sinistrées, de dégonfler les statistiques des demandeurs d’emploi [4]. Notamment pour les salariés plus âgés .

La déshérence des équipements collectifs britanniques a obligé M. Blair à réagir ; la diète budgétaire des années Thatcher lui en a procuré les moyens. Résultat : « La politique menée en matière de services publics a conduit à de nombreuses créations d’emplois : 1 million, soit la moitié des emplois créés depuis 1997, concernent les services administrés (dont 350 000 emplois dans la santé et autant dans l’éducation) » [5]. Il n’est pas certain que ce genre de recettes inspire la droite française...

Depuis 1997, « le taux de chômage n’a baissé que de 2,2 points au Royaume-Uni, soit à peine plus qu’en France ou dans la zone euro » [6]. Si la croissance de l’emploi global au Royaume-Uni a été en définitive comparable ou inférieure à celle de la France, dans le dernier cas la population en âge de travailler a crû deux fois plus vite (12%) qu’au Royaume-Uni (6%) [7]. Dans d’autres circonstances, on aurait célébré non pas la baisse du nombre de chômeurs britanniques, mais le dynamisme démographique de la France.


[1] OCDE, Perspectives de l’emploi de l’OCDE (2005), Paris, 2005, p. 216.

[2] Ibid., p. 284.

[3] Récemment, quand l’entreprise Rover a supprimé 5000 emplois, Mme Margaret Hodge, ministre britannique du travail et des retraites, a cru utile de signaler que Tesco, la chaîne d’hypermarchés, recherchait des salariés (bien plus mal payés que ceux de Rover). Lire "Britain employs carrot and stick to lure people to work", Financial Times, 12 juillet 2005.

[4] Pour une analyse du même phénomène , lire Dominique Vidal, "Miracle ou mirage aux Pays-Bas", Le Monde diplomatique, juillet 1997.

[5] Catherine Mathieu, "La politique économique du New Labour : un modèle pour l’Europe ?", Lettre de l’OFCE, n°261, 4 mai 2005.

[6] Ibid.

[7] The Wall Street Journal Europe, 19 août 2005.



-  A signaler que le titre de la transcription, s’il reprend une expression de Serge Halimi, est un choix de Sociotoile et non de ce dernier ou de l’émission.

-  Pour aller plus loin, lire du même auteur "L’éternelle quête du modèle étranger" paru dans Le Monde Diplomatique (octobre 2005).

-  Pour accéder au site officiel de LBSJS, c’est ici

-  Pour accéder au site non-officiel de LBSJS (sur lequel les archives audio sont disponibles), c’est

-  Pour découvrir Courchevel, c’est par là-bas, Mountains as a work of art



Réalisée par Sociotoile (ouf !). Toute transcription, aussi fidèle soit-elle, comporte forcément une part d’arbitraire, ne serait-ce qu’au niveau de la ponctuation. Il est parfois aussi nécessaire de modifier légèrement la syntaxe des phrases, de retirer (voire d’ajouter) certains mots ou expressions en vue de ne pas gêner la lisibilité de l’entretien. N’hésitez pas à faire part de vos remarques à l’adresse mentionnée en bas de page.


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