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  "Est-ce que la ligne me force à la suivre ? Non, mais quand je me suis résolu à m’en servir comme d’un modèle à suivre de cette façon, alors elle me contraint. Non, ce qui arrive alors est que je me contrains à l’utiliser de cette façon. Je m’accroche pour ainsi dire à elle." (Wittgenstein)


Ce que "suivre une règle" veut dire.

Source : Vincent Descombes, Le complément de sujet - Enquête sur le fait d’agir de soi-même, Gallimard, 2004


Préambule

« Comment peut-on suivre une règle ?, telle est la question que je voudrais poser », écrit Wittgenstein [1]. Cette problématique se dédouble précisément en deux interrogations. La première porte sur la fonction normative de la règle : comment celle-ci peut-elle orienter la conduite de l’agent alors même que c’est lui qui choisit en toute liberté de la suivre ? La deuxième concerne la capacité de l’agent à faire un usage correct de la règle : comment réussit-il à chaque fois à produire les bonnes réponses sans les connaître a priori (au sens où elles ne sont pas fixées préalablement dans son esprit [2]) ?

De façon générale, il s’agit pour le philosophe de se tenir à mi-chemin entre deux inclinations :
-  l’inclination objectiviste, soit la mythologie de la règle elle-même : l’obéissance à la règle résulterait de... la règle, comme si celle-ci était contraignante en soi et déterminait à l’avance la totalité de ses usages. Telles des rails (pour reprendre la notion métaphorique de Wittgenstein), les règles fixeraient définitivement la voie à prendre, indépendamment de toute pratique. C’est dire avec une telle conception qu’on fait peu de cas du rôle de l’agent dans l’application de la règle : celui-ci n’agit pas mais se contente de réagir, à la manière d’un automate sous l’impulsion d’un mécanisme. Par exemple, lorsque nous nous dirigeons d’après la signalisation routière, il faudrait considérer que ce sont les panneaux eux-mêmes, dotés d’une mystérieuse force intrinsèque, qui dictent notre conduite, sans aucune contribution de notre part.
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-  l’inclination subjectiviste : l’Homme aurait la capacité de se poser à lui-même ses propres règles. Autrement dit, selon cette conception, la règle aurait son siège dans l’individu lui-même, au sein d’un énigmatique monde interne.

Cette dernière position va être examinée précisément grâce à la préface et aux quatre derniers chapitres de l’excellent ouvrage de Vincent Descombes. Cette note de lecture ne suit pas l’ordre linéaire desdits chapitres mais a été faite selon un plan personnel, à partir notamment de l’identification des contre-arguments que Descombes, en s’appuyant sur Wittgenstein, oppose aux subjectivistes. Ce travail est succint, autant dire qu’il est forcément voué à simplifier et la pensée wittgensteinienne et la pensée de celui qui s’en inspire. Mais il incitera peut-être ceux qui ne connaissent pas cette conception de la philosophie (dite « analytique » et sur laquelle Wittgenstein a eu une influence considérable) à la découvrir. Ce que je suis en train de faire moi-même (donc Work in progress) !


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Wittgenstein reprend la conception de la philosophie des lumières selon laquelle les régles ne sont pas inscrites préalablement dans la nature des choses mais portent la marque des hommes. Cependant, il va prendre en quelque sorte au mot cette pensée : les hommes sont des... hommes et non des entités surnaturelles. La philosophie subjective des règles (kantienne ou héritée de Kant) a envisagé l’autonomie du sujet sous le rapport de l’autolégislation : le sujet peut se donner à lui-même sa propre règle (indépendamment de tout contexte empirique). Cette idée, qui revient à doter un pur individu de pouvoirs surnaturels, Wittgenstein la conteste.

Mais en quoi consiste précisément ce subjectivisme ? Selon ses promoteurs, entre la règle et son application s’interpose toujours l’acte d’interprétation de l’agent. Car il n’y a pas de règle en dehors de lui. L’agent ne peut obéir à une règle que s’il en comprend le sens. Puisque tous les cas particuliers de la règle ne sont pas fournis au moment de son apprentissage (voir note 2), il faut bien, pensent-ils, que l’agent y apporte son interprétation personnelle, qu’il fasse comme si la règle existante était la sienne propre, comme s’il était lui-même le créateur de la règle.

Pour Wittgenstein, cette idée n’est qu’un mythe. De deux choses l’une :
-  soit l’acte d’interprétation est intégralement conforme à la règle à suivre et, dans ce cas, l’agent n’ajoute rien à la règle : il a simplement compris le commandement qui lui a été donné.
-  soit il y a bien un écart entre la règle et son application. Mais alors ça veut simplement dire que l’agent a éxécuté un autre commandement, qu’il n’a pas suivi la règle originelle. Si on considère que seul ce second cas de figure est possible, c’est à dire qu’une application est toujours désajustée par rapport à la règle, il faudrait en déduire qu’une règle ne peut jamais être suivie : « Si l’agent devait s’approprier les commandements et les règles en se les traduisant à lui-même de façon à les recevoir de lui-même, il ne pourrait obéir qu’à des ordres ineffables et il ne pourrait suivre que des règles privées. Mais l’exécution d’un commandemant ineffable consiste dans une action elle-même ineffable, et le fait d’appliquer correctement une règle privée consiste dans des opérations dont la correction est elle-même privée puisqu’elle ne correspond à aucun critère susceptible d’être expliqué par d’autres. » (p. 441)

Maintenant les subjectivistes ont raison de souligner que l’agent n’est pas contraint par la règle. Ce n’est pas la règle qui s’applique sur l’agent (comme le ferait une force extérieure) mais l’agent qui applique la règle. Suivre une règle, c’est donc agir de soi-même. Si nous n’agissions pas librement, on ne pourrait pas dire que nous obéissons à une règle, fait remarquer Descombes. Mais reconnaître que l’agent ne subit pas la règle ne conduit pas à penser que celle-ci se niche dans une mystérieuse entité privée. Si on admettait que l’agent ne peut suivre des règles externes qu’en les convertissant en règles internes (comme s’il les avait reçues de lui-même), il faudrait alors conclure paradoxalement que « personne n’a jamais obéi à personne, sinon à soi comme sujet. Il est impossible d’obéir. Il ne peut certes pas obéir à quelqu’un d’autre, car les commandements extérieurs lui restent extérieurs. Il ne peut pas s’obéir à lui-même en tant qu’autre, car un ordre qu’il se donnerait "en tant qu’autre" partagerait le même statut d’extériorité, ce serait de nouveau un message reçu de dehors. L’homme ne peut obéir qu’à des ordres immanants à sa sphère subjective. » (p. 440)

Par ailleurs, cette idée que l’agent doit se formuler la règle à lui-même pour se l’approprier revient à dire que c’est toujours pour la première fois qu’il suit une règle : « L’individu ne peut suivre la règle qu’en l’instituant pour lui même. Peu importe ce qui s’est fait avant lui, et peu importe aussi ce que lui-même a déjà fait des milliers de fois. » (p. 439) La règle est un acte de création perpétuelle !

Pour autant, n’est-ce pas aussi paradoxal de défendre, comme Wittgenstein, que ce n’est jamais pour la première fois qu’un individu suit une règle ? Une règle, avant de devenir une coutume, une convention, ne puise-t-elle pas sa source dans un acte individuel ? En fait, il n’y a aucun paradoxe : « Soit un nouveau venu dans le monde humain (enfant ou homme naturel) : il ne pourra suivre correctement la règle qu’après avoir été formé à le faire. Or cette formation consiste à se conformer à la règle (grâce aux messages de l’instructeur : "juste", "faux") sans savoir ce qu’on fait. Il s’ensuit que quelqu’un qui se montre capable de suivre une règle ne le fait jamais pour la première fois. S’il sait qu’il suit une règle, c’est toujours après l’avoir suivie sans être encore capable de se formuler à lui-même ce qu’il faisait. » (p. 456)

Est-ce à dire que l’individu ne peut jamais se donner à lui-même une règle ? Si, mais en tant qu’être social et non en tant qu’être naturel. Dans cette perspective, cela signifie que la règle prend appui sur les usages (publics), les conventions, les coutumes en vigueur et non qu’elle s’enracine dans la sphère privée de l’individu. L’usage réfléchi de la règle n’a de sens que si celle-ci vaut extérieurement :
-  « Ce que j’ai fixé pour moi-même est une règle au cas où j’aurais pu le fixer pour d’autres que moi.
-  Ce que j’ai reçu de moi-même est une règle au cas où j’aurais pu le recevoir d’un autre que moi. »
(p. 453)

Récapitulons. Si c’est bien l’agent qui décide de suivre ou de ne pas suivre la régle, il ne lui appartient pas de décider de son sens. Fonder la règle sur l’entendement discursif de l’agent a pour corollaires paradoxaux :
-  qu’il n’a jamais obéi à personne sinon à son « soi »
-  que c’est toujours pour la première fois qu’il suit une règle
-  l’inexistence de la règle elle-même. Si l’agent ajoutait toujours sa formulation personnelle à la règle, autant dire qu’il ne suivrait aucune règle. Autre manière d’aboutir à la même conclusion à partir de l’exemple de l’homme naturel (dépourvu de toute socialité) : on voit mal comment celui-ci pourrrait se donner une règle à lui-même puisqu’il ne sait même pas ce qu’est une règle, qu’il n’a aucune idée de ce que signifient des notions comme « juste », « faux », « correct », « incorrect », etc.

Mais justement : comment peut-on apprendre une règle à quelqu’un qui n’a pas appris la moindre règle ? Voici comment Wittgenstein a souligné cet apparent paradoxe :« Quand on enseigne la manière de suivre une règle, on utilise les mots "correct" (richtig) et "faux" (falsch). le mot "correct" laisse l’élève continuer, le mot "faux l’arrête. Est-ce qu’on pourrait expliquer ces mots à l’élève en les remplaçant par : "cela s’accorde avec la règle" ? Oui, si l’élève possède déjà un concept d’accord. Mais comment le pourrait-on si ce concept reste encore à former. » [3] (p. 455)

C’est sous la forme du concept même de règle que Wittgenstein, nous dit Descombes, s’est posé le problème du cercle de l’autonomie. Il semble que ce cercle soit vicieux : je ne peux devenir autonome que si je le suis déjà. Autrement dit : si par exemple je veux enseigner une règle à quelqu’un qui connaît le langage, il est possible de le faire en s’appuyant sur des mots, des notions, des règles qu’il a déjà appris. Mais comment procéder avec quelqu’un qui ne connaît aucune langue ?

La philosophie du sujet envisage la possibilité d’échapper à cette impossibilité logique en considérant l’autonomie comme un état et non comme un processus. A-t-elle résolu la question ? Descombes met en relief une fois de plus la confusion de cette thèse :« ... de lui-même, l’individu qui était jusque-là incapable de se diriger lui-même pose qu’il est capable de le faire sur-le-champ, il se pose comme sujet. Cet individu doit faire qu’un individu (lui-même) soit désormais capable de faire ce que lui-même n’est pas capable de faire, et cela, non pas en apprenant à le faire, mais en faisant dès maintenant que quelqu’un (lui-même) l’ait fait. Il doit, tel qu’il est, faire un acte dont l’agent n’existera qu’à la faveur de cet acte même. Malheureusement, un tel acte fait l’effet d’une fiction, pour ne pas dire d’un mythe, ou alors d’une rodomontade. » (p. 22) (Par exemple, en poussant la logique de cette posture jusqu’au bout, il suffirait qu’un enfant ne sachant pas compter se dise "Je sais compter mon argent de poche d’après les règles de l’addition" pour qu’il soit capable de le faire effectivement et immédiatement)

Mais alors comment donc les individus, qui sont à la naissance dépourvus de tout savoir, peuvent-ils apprendre quoi que ce soit (les règles du langage, les règles du jeu, les conventions sociales, etc.) ?

C’est encore auprès de Wittgenstein que Descombes va chercher secours pour répondre à cette question. Les exemples sur lesquels Wittgenstein s’appuie offrent la particularité d’être tirés de la vie ordinaire : des gens qui jouent aux échecs ou au tennis, des voyageurs qui se dirigent d’après la signalisation routière, des locuteurs qui appliquent le vocabulaire de la couleur, etc. Ils ont l’intérêt de pointer ce que nous avons sans cesse sous les yeux mais que nous ne voyons plus. En ce qui concerne ladite question, il va montrer, en imaginant une interaction entre un instructeur et son élève, que « le cercle que semble comporter un tel enseignement est en réalité celui du langage lui-même » (p. 456). En d’autres termes, puisque le problème est un problème interne au langage, c’est un faux problème ; il va donc s’agir, pour reprendre ce que disait Wittgenstein lui-même, moins de le résoudre que de le dissoudre (ceci n’est pas écrit dans le texte de Descombes). Voici donc l’exemple : « Supposons, écrit Wittgenstein, que l’instructeur doive expliquer une règle à quelqu’un qui ne sait que le français (cf. Recherches philosophiques, & 208). Dans ce cas, l’instructeur doit lui parler français. Mais supposons que l’instructeur doive expliquer une règle quelconque à un élève qui ne sait aucune langue. Cette fois, il ne peut rien lui expliquer du tout, car l’élève ne possède pas les notions requises dès lors qu’il ne comprend pas la différence que nous faisons entre une réponse correcte et une réponse incorrecte. Dans ce dernier cas, les leçons données par l’instructeur ne consisteront pas en un enseignement proprement dit (passant par des définitions et des justifications), mais dans de purs exercices. Ce sera un enseignement par l’exemple et non par la formulation générale : mais, ajoute Wittgenstein, l’instructeur qui procédera par l’exemple et l’exercice communiquera tout autant ce que lui-même sait que s’il produisait des formulations explicites de la règle. » (p. 457)

Ce n’est donc jamais en cherchant à définir ce que veulent dire des notions comme « correct », « faux », etc. que l’instructeur apprend la règle à l’élève mais en en procédant de manière pratique, c’est à dire en lui faisant faire des exercices. Pour mettre l’élève sur la bonne voie, il doit ajuster son attitude à ses résultats : lui montrer qu’il est déçu quand il échoue, qu’il est content quand il réussit, etc. Ainsi, dés lors que l’on s’attache à restituer la dimension pratique de l’apprentissage, on voit bien qu’ il n’y a « aucun cercle logique » : le langage peut être enseigné à quelqu’un qui ne sait aucune langue.


D’abord hétéronome, l’agent (l’enfant), guidé par autrui, apprend progressivement à suivre les règles. Lorsqu’il n’a plus besoin de personne pour le diriger, lorsqu’il sait, pour reprendre l’exemple de Wittgenstein, se mouvoir lui-même en ligne droite, c’est qu’il est devenu autonome. Bref, c’est dans la pratique que se déploie le suivi des règles (on devient forgeron en .. forgeant !). Il n’y a donc pas à choisir entre l’objectivisme (la règle agissant d’elle-même) et le subjectivisme (la souveraineté de l’agent). Nous avons la réponse aux questions posées dans le préambule : : « Ce qui se présente hors de l’individu sous la forme de modèle pré-établis et des usages institués se présente dans l’individu sous la forme des aptitudes acquises d’abord par l’apprentissage social, ensuite seulement par la formation de soi- même. » (p. 22)


[1] Remarques sur les fondements des mathématiques, VI, & 38.

[2] "... par exemple, il [l’agent] doit appliquer l’opération N + 2 au nombre N qui lui est maintenant fourni et qui est 1 000. Comment le fera-t-il ? L’instruction est de faire comme on a fait auparavant, selon le modèle fourni par quelques exemple ("0, 2, 4, 6 et ainsi de suite"). Comment la règle, telle qu’elle a été communiquée sous les espèces d’instruction générale et d’exemples en nombre (nécessairement) fini, peut-elle le guider dans l’infinité de ses applications possibles ?" (p. 439 - 440)

[3] op. cit., VII, &39.


Si Wittgenstein refuse toute explication déterministe des actions humaines, sa philosophie comporte incontestablement une dimension sociologique au sens où elle met en relief les régularités instituées, les habitudes collectives, les contraintes sociales... Voici les références d’un très intéressant ouvrage qui fait dialoguer la philosophie wittgensteinienne avec les sciences sociales : Christiane Chauviré et Albert Ogien (sous la direction de), La régularité - Habitude, disposition et savoir-faire dans l’explication de l’action, éd. de l’EHESS, 2002


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