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  Le déterminisme : une idée à réhabiliter - la conception de Zola confrontée à la sociologie bourdieusienne.


Dénaturaliser le déterminisme

par Sylvia W.


Bon nombre de sociologues répugnent aujourd’hui à employer le terme de « déterminisme ». Soit parce que de fait ils ont abandonné toute recherche causale au profit d’une sociologie plus « compréhensive », sorte d’excroissance phénoménologique axée uniquement sur le sens vécu des acteurs, leurs constructions symboliques, leurs représentations imaginaires, etc. Soit parce que, s’ils n’ont pas renoncé à expliquer les faits sociaux, ce concept aurait à leurs yeux une connotation mécaniste voire fataliste. Tout se passe comme si l’on occultait l’évolution que ce terme a connue à travers le processus d’autonomisation des sciences sociales vis à vis des sciences de la nature. A cet égard, la confrontation de la méthode expérimentale de Zola à la sociologie bourdieusienne, méthode mise en oeuvre avant les premières productions de Durkheim, donne une photo intéressante du chemin qui a été accompli.

Cette analyse s’appuie principalement sur le texte ci-lié d’Emile Zola, condensé de sa conception du déterminisme, et Questions de sociologie de Pierre Bourdieu en ligne en France.

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Emile Zola, JPEG - 2.9 ko

L’équation déterminisme = fatalisme ne date pas de hier : déjà, la théorie naturaliste de Zola s’attirait ce reproche. Dans ce texte, il répond à ses détracteurs en empruntant une citation de Claude Bernard qui élucide lumineusement la différence de sens entre ces deux termes. Le fatalisme présuppose que les phénomènes se produisent nécessairement en dehors de leurs causes. Autrement dit, les phénomènes n’ont pas de causes ou autrement dit encore, ils n’ont que des causes occultes : le Destin, la Providence, Dieu... Etre déterministe, c’est considérer au contraire que les phénomènes ne s’engendrent pas eux-mêmes ou par l’opération du saint-esprit mais qu’ils se manifestent seulement sous certaines conditions. Et en identifiant ces conditions qui, nous dit Claude Bernard, jouent le rôle de cause prochaine, on se donne les moyens d’agir sur ces phénomènes.

Il y a dans ce propos-ci et dans la teneur générale du texte un air de famille avec les réflexions de Bourdieu concernant la démarche sociologique. D’abord parce que Bourdieu se réclame du déterminisme : « Comme toute science, la sociologie accepte le principe du déterminisme entendu comme une forme de raison suffisante. La science qui doit rendre raison de ce qui est postule que rien n’est sans raison d’être » [1]. Mais comme le dit Bourdieu lui-même, le déterminisme est le postulat de base de toute science. Plus frappante est la ressemblance dans la manière dont Bourdieu conçoit la connaissance des déterminismes, à savoir comme tremplin vers la liberté : « Tout progrès dans la connaissance de la nécessité est un progrès dans la liberté possible. Alors que la méconnaissance de la nécessité enferme une forme de reconnaissance de la nécessité, et sans doute la plus absolue puisqu’elle s’ignore comme telle, la connaissance n’implique pas du tout la nécessité de cette reconnaissance. Au contraire, elle fait apparaître la possibilité de choix qui est inscrite dans toute relation du type si on a ceci, alors on aura cela : la liberté d’accepter le si ou de le refuser est dépourvue de sens ausi longtemps que l’on ignore la relation qui l’unit à un alors. La mise au jour des lois qui supposent le laisser-faire (c’est à dire l’acceptation inconsciente des conditions de réalisation des effets prévus) étend le domaine de la liberté » [2].

Tout comme Zola, il insiste également sur le fait que le déterminisme n’est pas une croyance ou une opinion : « (...) En tant que sociologue, je n’ai pas à être "pour le déterminisme" ou "pour la liberté" mais à découvrir la nécessité si elle existe, là où elle se trouve » [3].

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Cependant, les similitudes s’arrêtent là. Zola ne marque pas la différence entre sa démarche et celle des sciences de la nature. Au contraire, il s’inscrit dans leur sillage. Il est à noter que dans l’étude intitulée « Le roman expérimental », Zola systématise et durcit sa thèse. Jusqu’alors, il n’avait jamais envisagé de construire aussi explicitement sa théorie sur le modèle de la science : la tâche du romancier naturaliste était circonscrite à la description fidèle des faits. Ce qui trouvait alors grâce aux yeux de Zola, soucieux d’être aux prises avec la réalité des comportements humains, ce n’était pas l’imagination (associée au romantisme individualiste) mais l’observation. Dans la nouvelle mouture de sa théorie, il introduit une composante supplémentaire : la méthode « expérimentale ». Henri Mitterand en présente la substance : « Comme le biologiste institue des expériences sur les animaux de son laboratoire pour découvrir les constantes de la vie organique, le romancier fait d’un observateur - c’est le naturalisme première manière - et d’un expérimentateur - c’est son nouvel avatar - organise une expérience sur ses personnages. Il les soumet à une série d’épreuves (ce sont les péripéties de l’intrigue) pour découvrir et montrer les mécanismes de leurs passions, les constantes de la vie psychique et sociale » [4].

Vu de notre époque, ce scientisme paraît naïf (d’autant plus qu’il concerne la littérature, laquelle par définition ne met en scène que des histoires fictives). Deux formes de naturalisation du social peuvent être identifiées dans le texte de Zola :
-  les conduites humaines sont explicitement envisagées comme étant pour partie le produit de déterminants naturels (« les lois de l’hérédité » [5])
-  s’il accorde aussi une place aux mécanismes sociaux, l’ancrage de sa démarche dans les sciences de la nature induit une dissolution de ces derniers dans le naturel. Le passage qui suit est à cet égard symptômatique : « Nous ne faisons qu’appliquer cette méthode [celle de Claude Bernard] dans nos romans et nous sommes donc des déterministes, qui, expérimentalement, cherchent à déterminer les conditions des phénomènes, sans jamais sortir, dans notre investigation, des lois de la nature. »

La formule « machine animale » offre aussi un condensé intéréssant de sa conception de l’homme, à savoir dont les actions ne sont pas autre chose que des réponses automatiques à des stimuli.

Qu’on ne se méprenne pas sur cette analyse : les critiques formulées à l’égard de Zola ne valent évidemment pas disqualification. Le fait qu’il mette l’accent sur la part animale de l’homme, fait de lui, si on le regarde à travers les lunettes de son époque, un intellectuel éclairé, la théorie darwiniste ne recueillant pas vraiment l’approbation générale. On peut aussi penser, à la manière de Henri Mittérand, qu’il a devancé Freud [6] : contre l’idéalisme dominant qui postule que la conscience individuelle est le seul véhicule de nos actions, Zola fait primer le corps sur l’esprit, affirme que nous sommes gouvernés à notre insu par nos désirs, nos passions, nos instincts... Ceci étant dit, rien n’empêche de juger une pensée à l’aune de nos connaissances actuelles et en l’occurence de nos connaissances sociologiques, sa théorie naturaliste et ses romans ayant une forte coloration sociale.

Dénaturaliser

Pierre Bourdieu, JPEG - 3.1 ko

Si pour Bourdieu, comme on l’a vu plus haut, « rien n’est sans raison d’être », il ajoute, comme tout sociologue digne de ce nom, que « rien n’est sans raison d’être proprement sociale ». « Social » ici reçoit un sens précis, non confus comme chez Zola, il signifie exactement le contraire de « naturel ». Pour le dire de manière générale (sans rentrer dans l’armature conceptuelle de sa théorie, ce qui pousserait la comparaison à l’absurde), il s’agit dans cette perspective de dénaturaliser les faits (rapports de domination, économie, opposition masculin/féminin...) en les appréhendant comme des construits sociaux et historiques. C’est dire ici que si la sociologie peut apporter sa pierre à un édifice social plus juste, moins inégalitaire, ce n’est pas seulement parce qu’elle dévoile les causes des phénomènes mais aussi et surtout parce qu’elle les dénaturalise : « Les dominants ont partie liée avec la loi, donc avec une interprétation physicaliste de la loi, qui la fait retourner à l’état de mécanisme infra-conscient. Au contraire, les dominés ont partie liée avec la découverte de la loi en tant que telle, c’est à dire en tant que loi historique qui peut être abolie si viennent à être abolies les conditions de son fonctionnement. La connaissance de la loi leur donne une chance, une possibilité de contrecarrer les effets de la loi, possibilité qui n’existe pas aussi longtemps que la loi est inconnue et qu’elle s’exerce à l’insu de ceux qui la subissent. Bref, de même qu’elle dénaturalise, la sociologie défatalise » [7]. En d’autres termes, parler de déterminisme social en le distinguant clairement du déterminisme naturel invite à placer les débats sur le plan politique : il est plus facile de lutter contre les échecs scolaires lorsqu’on les rapporte à l’origine sociale plutôt qu’à l’inintelligence déterminée par un improbable QI...

-  Dénaturaliser le sociologue

Autre différence à pointer. Il y aussi chez Zola - tout comme chez Durkheim qui a également calqué en partie sa méthode sur celle des sciences de la nature - l’illusion qu’il est possible d’adopter face au monde humain et ses déterminismes une posture neutre, sans parti pris, à l’image de Dieu au géométral de toutes les perspectives. C’est dans ce sens que va l’analogie entre sa démarche et celle du « savant » devant les éléments naturels (l’azote plus précisément). Or pour Bourdieu le sociologue n’est pas neutre : il a des présupposés comme tout un chacun en tant qu’il fait partie du monde qu’il prend pour objet. Il ne s’ensuit pas qu’il soit condamné à ne produire que des traductions savantes de sens commun. Au contraire, il peut être objectif mais à condition de retourner sur lui-même les outils qu’il applique à ses enquêtés.

-  Dénaturaliser la réalité

On décèle aussi chez Zola un rêve, corrélatif de la croyance dans la neutralité : accéder à « la réalité authentique », comme si la littérature naturaliste pouvait finalement représenter l’exact duplicata des choses elles-mêmes [8]. Comme l’écrit Claude Grignon : « La technique du romancier est très proche, sur ce point de celle du sociologue qui fait de la "description en concepts" et qui s’efforce que l’analyse se dégage pour ainsi dire d’elle même de l’observation des faits et de la présentation du matériel (comme le fait par exemple Erving Goffman dans "Asiles" - à ceci près, mais la différence est capitale, que la sélection des traits pertinents se fait de tout droit chez l’écrivain, d’une manière arbitraire, en fonction du parti pris de départ qui préside à sa conception de l’oeuvre et qui gouverne l’ensemble de ses choix ultérieurs » [9]. Quant à Bourdieu, il ne confond pas identité nominale et identité des choses, il affirme que « la théorie domine le travail expérimental depuis la conception de départ jusqu’aux ultimes manipulations de laboratoire » [10]. Ce qui ne veut pas dire que la sociologie n’est qu’une construction idéelle sans aucun rapport avec la réalité. Ni empirisme ni idéalisme : Bourdieu a retenu la leçon de Bachelard selon laquelle le fait est conquis, construit, constaté.

***

Bref, deux conceptions à la fois similaires et différentes du déterminisme, deux historicités. Cette tentative de comparaison n’invite pas au relativisme : elle montre au contraire que, depuis Zola, nos connaissances se sont à la fois affinées et étoffées. Hélas, bon nombre de sociologues aujourd’hui, quand ils échappent à la fièvre du « tout se vaut », n’affirment pas nettement leur démarche déterministe, par peur sans doute de ne pas paraître assez (post-)modernes. Cette pusillanimité est regrettable : le déterminisme en sociologie, ce n’est rien d’autre que l’explication scientifique des faits sociaux. Il en va de la crédibilité de cette discipline mais aussi de ses effets sur le monde social. Chez la plupart des politiques, souvent moins éclairés que ne l’était Zola au 19ème siècle, c’est plutôt la thèse du libre-arbitre qui prédomine, l’explication sociologique étant ravalée au rang d’excuse voire tout simplement niée [11]. Mais les sociologues peuvent-ils être pris au sérieux si eux-mêmes déprécient les apports de leur discipline ? Il est temps de réhabiliter l’idée de déterminisme...

Sylvia W.


[1] Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Les éditions de minuit, 1984/2002, p. 44.

[2] Ibid., p. 44.

[3] Ibid., p. 44.

[4] Zola, Le roman naturaliste, Anthologie présentée et annotée par Henri Mitterrand, Librairie Générale française, 1999, p. 89.

[5] "Zola a lu, en 1868 le "traité de l’hérédité naturelle " du docteur Prosper Lucas (1847-1850) et il en a exploité les données dans la préparation des Rougeon Macquart", ibid., note 1 p. 93)

[6] Soit dit en passant, la théorie freudienne souffre aussi du défaut de naturalisation de l’inconscient. Comme le dit à peu près quelque part Bourdieu, Freud a oublié qu’Oedipe était un roi.

[7] op. cit., p. 46.

[8] "Au lieu d’imaginer une aventure, de la compliquer, de ménager des coups de théâtre qui, de scène en scène, la conduisent à une conclusion finale, on prend simplement dans la vie l’histoire d’un être ou d’un groupe d’êtres dont on enregistre les actes fidèlement. L’oeuvre devient un procès verbal, rien de plus ; elle n’a que le mérite de l’observation exacte, de la pénétration plus ou moins profonde de l’analyse, de l’enchaînement logique des faits." ( "La tranche de vie", op. cit., p. 73.) Ajoutons que ce "sens du réel" devait être associé à une autre qualité : l"expression personnelle". Ce qui est contradictoire car comment faire part d’une vérité impersonnelle dans un style personnel ? Zola n’a pas su choisir entre littérature et science...

[9] "Composition romanesque et construction sociologique" in Claude Grignon - Jean-Claude Passeron, Le savant et le populaire - Misérabilisme et populisme en sociologie et littérature, Seuil, 1989, p. 213-214.

[10] P. Bourdieu et J-C Passeron, Le métier de sociologue, Mouton, 1968, p. 55.

[11] "A vouloir expliquer l’inexplicable, on excuse l’inexcusable." (Nicolas Sarkosy) Voir cet article sur le site Cuverville.


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