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  Les vertus heuristiques de la réflexivité ou l’auto-connaissance au service de la connaissance


Pierre Bourdieu - Objectiver le sujet de l’objectivation

Science de la science et réflexivité, Raisons d’agir, Paris, 2001, pp. 173-184


La réflexivité n’est pas la seule manière de sortir de la contradiction qui consiste à revendiquer la critique relativisante et le relativisme quand il s’agit des autres sciences, tout en restant attaché à une épistémologie réaliste. Entendue comme le travail par lequel la science sociale, se prenant elle-même pour objet, se sert de ses propres armes pour se comprendre et se contrôler, elle est un moyen particulièrement efficace de renforcer les chances d’accéder à la vérité en renforçant les censures mutuelles et en fournissant les principes d’une critique technique, qui permet de contrôler plus attentivement les facteurs propres à biaiser la recherche. Il ne s’agit pas de poursuivre une nouvelle forme de savoir absolu, mais d’exercer une forme spécifique de la vigilance épistémologique, celle-là même que doit prendre cette vigilance sur un terrain où les obstacles épistémologiques sont primordialement des obstacles sociaux. La science la plus sensible aux déterminismes sociaux peut en effet trouver en elle-même les ressources qui, mises en oeuvre comme dispositif (et disposition) critique, peuvent lui permettre de limiter les "effets " des déterminismes historiques et sociaux. Pour être en mesure d’appliquer à leur propre pratique les techniques d’objectivation qu’ils appliquent aux autres sciences, les sociologues doivent convertir la réflexivité en une disposition constitutive de leur habitus scientifique, c’est-à-dire une réflexivité réflexe, capable d’agir non ex post, sur l’opus operatum, mais a priori, sur le modus operandi (disposition qui interdira par exemple d’analyser les différences apparentes dans les données statistiques à propos de différentes nations sans interroger les différences cachées entre les catégories d’analyse ou les conditions de la collecte des données liées aux différentes traditions nationales qui peuvent être responsables de ces différences ou de leur absence).

Mais ils doivent préalablement échapper à la tentation de sacrifier à la réflexivité que l’on pourrait appeler narcissique, non seulement parce qu’elle se limite bien souvent à un retour complaisant du chercheur sur ses propres expériences, mais aussi parce qu’elle est à elle-même sa fin et ne débouche sur aucun effet pratique. Je rangerais volontiers dans cette catégorie, malgré les contributions qu’elle peut apporter à une meilleure connaissance de la pratique scientifique par elle-même, la réflexivité telle que la pratiquent les ethnométhodologues, qui doit sa séduction spéciale aux airs de radicalité qu’elle se donne en se présentant comme une critique radicale des formes établies de la science sociale. Pour tenter de dégager la logique des différents « jeux de codage » (codinggames), Garfinkel et Sachs (1986) observent deux étudiants chargés de coder selon des instructions standardisées des dossiers de patients d’un hôpital psychiatrique. Ils recensent les « considérations ad-hoc » que les codeurs ont adoptées pour réaliser l’ajustement entre le contenu des dossiers et la feuille de codage, notamment des termes rhétoriques comme « etc., let it pass, unless », et ils remarquent qu’ils utilisent leur connaissance de la clinique à l’intérieur de laquelle ils travaillent (et, plus largement, du monde social) pour faire ces ajustements. Tout cela pour conclure que le travail scientifique est plus constitutif que descriptif ou constatif (ce qui est une façon de mettre en question la prétention des sciences sociales à la scientificité).

Des observations et des réflexions telles que celle de Garfinkel et Sachs peuvent avoir au moins pour effet d’arracher les statisticiens ordinaires à leur confiance positiviste dans des taxinomies et des procédures routinisées. Et on voit tout le parti qu’une conception réaliste de la réflexivité peut tirer d’analyses de cette sorte, que j’ai d’ailleurs beaucoup pratiquées, et depuis longtemps. Cela, à condition de s’inspirer d’une intention qu’on pourra appeler réformiste, dans la mesure où elle se donne explicitement pour projet de chercher dans la science sociale et dans la connaissance qu’elle peut procurer, notamment à propos de la science sociale elle-même, de ses opérations et de ses présupposés, des instruments indispensables à une critique réflexive capable de lui assurer un degré supérieur de liberté à l’égard des contraintes et des nécessités sociales qui pèsent sur elle comme sur toute activité humaine.

Mais cette réflexivité pratique ne prend toute sa force que si l’analyse des implications et des présupposés des opérations routinières de la pratique scientifique se prolonge dans une véritable critique (au sens de Kant) des conditions sociales de possibilité et des limites des formes de pensée que le savant ignorant de ces conditions engage sans le savoir dans sa recherche et qui réalisent à son insu, c’est-à-dire à sa place, les opérations les plus spécifiquement scientifiques, comme la construction de l’objet de la science. Ainsi par exemple, une interrogation vraiment sociologique sur les opérations de codage devrait s’efforcer d’objectiver les taxinomies que mettent en oeuvre les codeurs (étudiants chargés de coder les données ou auteurs responsables de la grille de codage) et qui peuvent appartenir à l’inconscient anthropologique commun, comme celles que j’ai découvertes dans un questionnaire de l’IFOP en forme de « jeu chinois » (analysé en annexe de La Distinction - 1979), ou à un inconscient scolaire, comme les « catégories de l’entendement professoral » que j’ai dégagées des jugements formulés par un professeur pour justifier ses notes et ses classements ; et qui, dans les deux cas, peuvent donc être rapportées à leurs conditions sociales de production.

C’est ainsi que la réflexion sur les opérations concrètes de codage, celles que j’opérais moi-même dans mes enquêtes, ou celles qu’avaient opérées les producteurs des statistiques que j’étais amené à utiliser (notamment les enquêtes de l’INSEE), m’a conduit à rapporter les catégories ou les systèmes de classement utilisés aux utilisateurs et aux concepteurs de ces classements et aux conditions sociales de leur production (notamment leur formation scolaire), l’objectivation de cette relation donnant un moyen efficace d’en comprendre et d’en contrôler les effets. Par exemple, il n’est pas de plus parfaite manifestation de ce que j’appelle la pensée d’État que les catégories de la statistique d’État qui ne révèlent leur arbitraire (d’ordinaire masqué par la routine d’une institution autorisée) que lorsqu’elles sont mises en déroute par une réalité « inclassable » : comme ces populations nouvellement apparues, à la frontière incertaine entre l’adolescence et l’âge adulte, en liaison notamment avec l’allongement des études et la transformation des coutumes matrimoniales, et dont on ne sait plus si elles sont faites d’adolescents ou d’adultes, d’étudiants ou de salariés, de mariés ou de célibataires, de travailleurs ou de chômeurs. Mais la pensée d’État est si puissante surtout dans la tête des savants d’État issus des grandes écoles d’État, que la déroute des routines classificatoires et des compromis qui permettent d’ordinaire de les sauver, comme tous les équivalents des « let it pass » du codeur américain, regroupements, recours à des catégories fourre-tout, construction d’indices, etc., n’aurait pas suffi à déclencher une mise en question des taxinomies bureaucratiques, garanties par l’État, si nos statisticiens d’État n’avaient pas eu l’occasion de rencontrer une tradition réflexive qui n’avait pu naître et se développer qu’au pôle de la science « pure », bureaucratiquement irresponsable, des sciences sociales.

À quoi il faut ajouter, pour achever de marquer la différence avec la réflexivité narcissique, que la réflexivité réformiste n’est pas l’affaire d’un seul et qu’elle ne peut s’exercer pleinement que si elle incombe à l’ensemble des agents engagés dans le champ. La vigilance épistémologique sociologiquement armée que chaque chercheur peut exercer pour son propre compte ne peut être que renforcée par la généralisation de l’impératif de réflexivité et la divulgation des instruments indispensables pour lui obéir, seule capable d’instituer la réflexivité en loi commune du champ, qui se trouverait ainsi voué à une critique sociologique de tous par tous capable d’intensifier et de redoubler les effets de la critique épistémologique de tous par tous.

Cette conception réformiste de la réflexivité peut, en chaque chercheur et, a fortiori à l’échelle d’un collectif comme une équipe ou un laboratoire, être au principe d’une sorte de prudence épistémologique qui permet d’anticiper les chances probables d’erreur ou, plus largement, les tendances et les tentations inhérentes à un système de dispositions, à une position ou à la relation entre les deux. Par exemple, quand on a lu le travail de Charles Soulié (1995) sur le choix des sujets de travaux (mémoires, thèses, etc.) en philosophie, on a moins de chances d’être manipulé par les déterminismes liés au sexe, à l’origine sociale et à la filière scolaire, qui orientent communément les choix ; ou de même, quand on connaît les tendances du « miraculé » à l’hyperidentification émerveillée au système scolaire, on est mieux préparé à résister à l’effet de la pensée d’École. Autre exemple : si, à la manière de Weber parlant de « tendances du corps sacerdotal », on parle de tendances du corps professoral, on peut augmenter ses chances d’échapper à la plus typique d’entre elles, l’inclination au biais scolastique, destin probable de tant de lectures de lector, et de regarder tout à fait autrement une généalogie, construction scolastique typique qui, sous apparence de livrer la vérité de la parenté, empêche de resaisir l’expérience pratique du réseau de parenté et des stratégies destinées par exemple à l’entretenir. Mais on peut aller au-delà de la connaissance des tendances les plus communes et s’attacher à connaître les tendances propres au corps des professeurs de philosophie, ou, plus précisément, des professeurs de philosophie français, ou, plus précis encore, des professeurs français formés dans les années 1950, et se donner ainsi quelques chances d’anticiper des destins probables et de les éviter. De même, la découverte du lien entre les couples épistémologiques décrits par Bachelard et la structure dualiste des champs incline à se défier des dualismes et à les soumettre à une critique sociologique et pas seulement épistémologique. Bref, la socioanalyse de l’esprit scientifique telle que je l’évoque, me paraît être un principe de liberté, donc d’intelligence.

Une entreprise d’objectivation n’est scientifiquement contrôlée qu’en proportion de l’objectivation que l’on a fait préalablement subir au sujet de l’objectivation. Par exemple, lorsque j’entreprends d’objectiver un objet comme l’université française dans lequel je suis pris, j’ai pour objectif, et je dois le savoir, d’objectiver tout un pan de mon inconscient spécifique qui risque de faire obstacle à la connaissance de l’objet, tout progrès dans la connaissance de l’objet étant inséparablement un progrès dans la connaissance du rapport à l’objet, donc dans la maîtrise du rapport non analysé à l’objet (la « polémique de la raison scientifique » dont parle Bachelard suppose presque toujours une mise en suspens de la polémique au sens ordinaire). Autrement dit, j’ai d’autant plus de chances d’être objectif que j’ai plus complètement objectivé ma propre position (sociale, universitaire, etc) et les intérêts, notamment les intérêts proprement universitaires, liés à cette position.

[Pour donner un exemple de la relation « dialectique » entre l’autoanalyse et l’analyse qui est au coeur du travail d’objectivation, je pourrais raconter ici toute l’histoire de l’enquête qui a conduit à Homo academicus (1984) - malheureusement, je n’ai pas eu le « réflexe réflexif » de tenir un journal d’enquête et je devrais travailler de mémoire. Mais, pour prolonger l’exemple du codage, j’ai découvert par exemple qu’il n’existait pas de critères de la qualité scientifique (à l’exception des distinctions comme les médailles d’or, d’argent ou de bronze, trop rares pour pouvoir servir comme critère de codage efficace et pertinent). J’ai donc été conduit à construire des indices de reconnaissance scientifique et, du même coup, obligé de réfléchir non seulement sur le traitement différent que je devais accorder aux catégories « artificielles » et aux catégories déjà constituées dans la réalité (comme le sexe), mais aussi sur l’absence même de principes de hiérarchisation spécifique dans un corps littéralement obsédé par les classements et les hiérarchies (par exemple entre les agrégés, les bi-admissibles, les admissibles, les certifiés, etc.). Ce qui m’a amené à inventer l’idéée de système de défense collectif, dont l’absence de critères de la « valeur scientifique » est un élément, et qui permet aux individus, avec la complicité du groupe, de se protéger contre les effets probables d’un système de mesure rigoureux de la « valeur scientifique » ; cela sans doute parce qu’un tel système serait tellement douloureux pour la plupart de ceux qui sont engagés dans la vie scientifique que tout le monde travaille à faire comme si cette hiérarchie n’était pas évaluable et que, dès qu’un instrument de mesure apparaît, comme le citation index, on peut le rejeter au nom de divers arguments, comme le fait qu’il favorise les grands laboratoires, ou les anglo-saxons, etc.. À la différence de ce qui se passe quand on classe des coléoptères, on classe en ce cas des classeurs qui n’acceptent pas d’être classés, qui peuvent même contester les critères de classe ou le principe même du classement, au nom de principes de classe dépendant eux-mêmes de leur position dans les classements. On voit de proche en proche, cette réflexion sur ce qui n’est, au départ, qu’un problème technique, conduit à s’interroger sur le statut et la fonction de la sociologie et du sociologue, et sur les conditions générales et particulières dans lesquelles peut s’exercer le métier de sociologue.]

Faire de l’objectivation du sujet de l’objectivation la condition préalable de l’objectivation scientifique, c’est non seulement essayer d’appliquer à la pratique scientifique les méthodes scientifiques d’objectivation (comme l’exemple de Garfinkel), mais c’est aussi mettre au jour scientifiquement les conditions sociales de possibilité de la construction, c’est-à-dire les conditions sociales de la construction sociologique et du sujet de cette construction. [Ce n’est pas par hasard que les ethnométhodologues oublient ces deux moment, puisque, s’ils rappellent que le monde social est construit, ils oublient que les constructeurs sont eux-mêmes socialement construits et que leur construction dépend de leur position dans l’espace social objectif que la science doit construire.]

Pour récapituler, ce qu’il s’agit d’objectiver, ce n’est pas l’expérience vécue du sujet connaissant, mais les conditions sociales de possibilité, donc les effets et les limites, de cette expérience et, entre autres, de l’acte d’objectivation. Ce qu’il s’agit de maîtriser, c’est le rapport subjectif à l’objet qui, lorsqu’il n’est pas contrôlé, et qu’il oriente les choix d’objet, de méthode, etc., est un des facteurs d’erreur les plus puissants, et les conditions sociales de production de ce rapport, le monde social qui a fait la spécialité et le spécialiste (ethnologue, sociologue ou historien) et l’anthropologie inconsciente qu’il engage dans sa pratique scientifique.

Ce travail d’objectivation du sujet de l’objectivation doit être mené à trois niveaux : il faut d’abord objectiver la position dans l’espace social global du sujet de l’objectivation, sa position d’origine et sa trajectoire, son appartenance et ses adhésions sociales et religieuses (c’est le facteur de distorsion le plus visible, le plus communément perçu et, de ce fait, le moins dangereux) ; il faut objectiver ensuite la position occupée dans le champ des spécialistes (et la position de ce champ, de cette discipline, dans le champ des sciences sociales), chaque discipline ayant ses traditions et ses particularismes nationaux, ses problématiques obligées, ses habitudes de pensée, ses croyances et ses évidences partagées, ses rituels et ses consécrations, ses contraintes en matière de publication des résultats, ses censures spécifiques, sans parler de tout l’ensemble des présupposés inscrits dans l’histoire collective de la spécialité (l’inconscient académique) ; troisièmement, il faut objectiver tout ce qui est lié à l’appartenance à l’univers scolastique, en portant une attention particulière à l’illusion de l’absence d’illusion, du point de vue pur, absolu, « désintéressé ». La sociologie des intellectuels fait découvrir cette forme particulière d’intérêt qu’est l’intérêt au désintéressement (contre l’illusion de Tawney, Durkheim, et Peirce) (Haskell, 1984)



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