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  Entre autres thèmes abordés : déterminisme/liberté, les résistances à la sociologie, les réactions épidermiques à "La distinction" et son soutien à la candidature de Coluche.


Pierre Bourdieu - A l’illusion messianique, il faut substituer des espérances rationnelles modérées

Entretien avec l’historien Roger Chartier diffusé dans "Les chemins de la connaissance" (Partie 2 - 1988)


Roger Chartier : « Tout progrès de la connaissance de la nécessité est un progrès dans la liberté possible » : ça, c’est une phrase de toi dans toujours Questions de sociologie. Il me semble qu’on peut par là ouvrir un deuxième domaine dans lequel il y a rupture à travers ce travail par rapport au rôle classique dévolu aux intellectuels. On peut dire finalement que pendant longtemps le rôle des intellectuels était d’essayer d’inculquer aux dominés le discours qu’ils devaient tenir sur leurs propres conditions, donc de leur imposer ce discours qu’ils ne pouvaient pas constituer par eux-mêmes mais que d’autres savaient pour eux. Il me semble que dans la perspective qui est la tienne et qui a cette capacité heuristique de faire penser dans d’autres domaines que le domaine de la sociologie, le projet est tout autre : c’est de donner des outils permettant de démonter les mécanismes de domination qui fonctionnent sous les espèces de la division naturelle, normale, ancestrale. Il y a presque un projet de reprise de possession de l’individu par lui-même ; ce qui, je crois, est assez contraire avec une image très stéréotypée de ce travail qui est montré comme des contraintes contre lesquelles on ne pourrait rien, broyant les individus et ne leur donnant aucune place.

réalisme rêveur ou rêve réaliste ? - 10 ko
réalisme rêveur ou rêve réaliste ?

Pierre Bourdieu : Si je voulais répondre en une phrase à ce que tu viens de dire, je dirais que nous naissons déterminés et nous avons une petite chance de finir libres. Nous naissons dans l’impensé et nous avons une toute petite chance de devenir des sujets. Et ce que je reproche à ceux qui invoquent à tout va la liberté, le sujet, la personne, etc., c’est d’enfermer les agents sociaux dans l’illusion de la liberté qui est une des voies à travers lesquelles s’exerce le déterminisme. De toutes les catégories sociales, la plus inclinée à l’illusion de la liberté est la catégorie des intellectuels. C’est en ce sens que Sartre a été l’idéologue des intellectuels, c’est à dire celui qui a entretenu l’illusion de l’intellectuel « sans attaches, ni racines », comme disait Mannheim, l’illusion de l’auto-conscience, l’illusion que l’intellectuel peut maîtriser sa propre vérité. Et je pense que dans le refus forcené que certains opposent à la philosophie, dans la haine qu’ils opposent à la sociologie, il y a ce refus de découvrir l’intellectuel enchaîné dans des déterminismes : ceux qui tiennent aux catégories de pensée, aux structures mentales, aux adhérences et aux adhésions universitaires qui sont d’ailleurs beaucoup plus déformatrices que les adhésions politiques. Je pense que les universitaires sont beaucoup plus menés par les intérêts académiques que par les intérêts politiques, etc. Autrement dit, je pense que c’est à condition de s’approprier les instruments de pensée et aussi les objets de pensée que l’on reçoit que l’on peut devenir un petit peu le sujet de ses pensées ; c’est à dire on ne naît pas le sujet de ses pensées, on devient le sujet à condition, entre autres choses - je pense qu’il y a d’autres instruments ; il y a aussi la psychanalyse, etc. - de se réapproprier la connaissance des déterminismes. Je pense que je fais exactement le contraire de ce qu’on me fait dire.

Roger Chartier : Oui, mais à ce moment là est-ce qu’on n’arrive pas devant cette sorte d’effrayant paradoxe qui consiste à dire que tu écrirais pour ceux qui ne peuvent te lire et qu’en même temps tu serais lu par ceux qui ne veulent pas te comprendre ?

Pierre Bourdieu : Oui, je pense qu’ils ne peuvent pas me comprendre parce qu’ils ne veulent pas me comprendre. J’ai évoqué tout à l’heure le texte de Deguy La haine de la philosophie qui, pour moi, a quelque chose de pathétique. C’est un texte qui est un document extraordinaire sur la souffrance que peut provoquer la culture et que peut provoquer l’analyse au sens de socio-analyse : l’analyse du rapport à la culture qui hante tous les hommes cultivés. Toute la souffrance de Deguy, je la connais. Et si on avait lu La distinction jusqu’au bout au lieu de la réduire à de simplifications absurdes, on aurait vu dans un post-scriptum où je me réfère à Proust que j’évoque à la fois les jouissances spécifiques que donne le rapport à la culture et les souffrances spécifiques que procure le désenchantement culturel. Proust, qui était un admirable sociologue avait dit avant moi mais dans son langage - c’est à dire que personne ne l’a entendu - ce que dit La distinction.

Roger Chartier : Pourquoi est-ce que c’est à partir de La distinction publiée en 1979 que ces mécanismes de rejet, de réfutation par la réduction à quelques slogans se mettent en place ? Les travaux antérieurs sur le système scolaire pouvaient avoir des adhésions ou des refus mais ne déchaînaient pas le même type de réactions : au contraire, on pouvait discuter la notion de reproduction ; il pouvait y avoir des contresens sur la démonstration ; c’étaient des travaux qui ont été fondateurs de la sociologie historique de l’éducation proposant des outils, des méthodes qu’il fallait en tant qu’historien expérimenter sur un terrain qui était construit de manière tout à fait différente. Mais pourquoi La distinction - parce que finalement ce débat très violent - le mot « débat » n’est pas juste d’ailleurs puisqu’il ne s’agit pas vraiment d’un lieu de discussion mais d’une forme de rejet - mais pourquoi avec La distinction ?

Pierre Bourdieu : Je crois que la culture dans nos sociétés est un des lieux du sacré : la religion culturelle est devenue pour certaines catégories sociales - dont les intellectuels - le lieu des convictions les plus profondes, des engagements les plus profonds. Par exemple, la honte de la gaffe culturelle est devenue l’équivalent du péché. Je pense que l’analogie avec la religion peut-être poussée très loin. Alors qu’aujourd’hui, une analyse de sociologie religieuse peut être poussée très loin, comme celle sur les évêques ; elle ne touche personne même pas les évêques. J’ai eu d’éminents évêques pour élèves qui auraient pu, pas pu, écrire ce que j’ai écrit sur les évêques. La sociologie de la culture se heurte à des résistances fantastiques. Et le travail d’objectivation qui a été fait sur la religion : personne ne peut contester qu’il y a une certaine corrélation entre la religion que l’on a acquise dans sa famille et la religion que l’on professe ; on ne peut pas nier qu’il y ait une transmission de père en fils des convictions religieuses, que quand cette transmission disparaît, la religion disparaît. Bon, quand on le dit sur la culture, on enlève à l’homme cultivé un des fondements du charme de la culture, à savoir l’illusion de l’innéité, l’illusion charismatique : c’est à dire j’ai acquis ça par moi-même, à la naissance comme une espèce de miracle. Alors, toutes ces choses là expliquent la violence des résistances. Ce qui est très étonnant, c’est que finalement ma conviction, c’est que la sociologie est une manière de prolonger la philosophie par d’autres moyens. Si je voulais donner une généalogie glorieuse à la sociologie, je dirais qu’au fond le premier sociologue est Socrate. Alors là, les philosophes vont être furieux parce qu’ils revendiquent ce père fondadeur. Et en fait, c’est évidemment quelqu’un qui descendait dans la rue poser des questions, qui allait demander à un Général ce que c’est que le courage, qui allait demander à Euthyphron, un homme pieux ce que c’est que la piété, etc. Il faisait des enquêtes dans une certaine mesure d’une part. Et d’autre part pour évoquer ce que tu disais à l’instant sur la lutte contre les représentations, c’est quelqu’un qui se battait à longueur de temps contre l’équivalent de mes adversaires aujourd’hui - non pas de mes adversaires mais de mes ennemis ou en tout cas ceux que je combats scientifiquement - c’est à dire des sophistes : des gens qui parlent à la fois d’un irréel en faisant croire qu’il est réel, mettent le réel à distance par un nuage de mots qui impressionne, etc., etc. Si je revendique cette autorité, ce n’est pas simplement un coup stratégique pour m’approprier un ancêtre noble. Par exemple, tout le travail que je fais contre les doxosophes : c’est un nom que j’ai emprunté à Platon ; c’est un magnifique mot ; doxa veut dire en grec à la fois opinion, croyance et aussi représentation, semblant, faux-semblant, etc., etc. et sophos veut dire celui qui connaît ; les doxosophes, ce sont à la fois les savants de l’apparence et les savants apparents. Pour moi, les gens qui produisent des sondages sont l’équivalent des sophistes aujourd’hui, c’est à dire des gens à qui on accorde de l’argent - bon les sophistes se faisaient payer ; Socrate n’était guère payé, etc. - des honneurs, des profits, des profits matériels, des profits symboliques, etc., pour produire un faux-semblant sur le monde social dont tout le monde sait au fond qu’il est faux mais qui a pour lui une force extraordinaire qui tient à ce que, au fond, les gens ne veulent pas savoir la vérité. J’en viens à la vraie réponse ; le problème du sociologue, c’est qu’il essaie de dire des choses que personne ne veut savoir et surtout pas ceux qui le lisent. Et du coup, cela fait douter de la légitimité de mon existence de sociologue et de la fonction du travail scientifique : est-ce qu’il est bon de dire ce qu’il en est de la légitimité du monde social ? Est-ce qu’un monde social qui se connaîtrait lui-même serait vivable ? Je pense que oui ; je pense que beaucoup de souffrance, beaucoup de misère - qui sont toujours oubliées par la grande déploration marxiste - seraient formidablement atténuées ou transformées ou annulées si une plus grande connaissance de ce qu’il en est de la culture, de ce qu’il en est de la religion, de ce qu’il en est du travail, etc., bon...

Roger Chartier : Mais est-ce qu’on n’est pas là du côté d’une sorte d’utopisme : comment assurer la divulgation de ces outils qui peuvent permettre de prendre conscience des déterminations et partant, qui peuvent permettre de laisser la place à la petite marge de liberté ? Est-ce qu’il y a pas aussi un risque de populisme, c’est à dire de considérer qu’il faut rompre avec tout le savoir immédiat ou tout une culture héritée pour lui substituer des outils d’analyse rationnelle qui décapent, qui démontent, qui déconstruisent ce qui fait la réalité elle-même ?

Pierre Bourdieu : Oui, il y a deux choses ; le populisme, c’est une chose ; et par ailleurs, cette sorte de radicalisme décapant, c’est une autre chose. Cela ne va pas nécessairement de pair. Pour ce qui est du populisme, je ne crois pas avoir laissé planer la moindre équivoque. Là encore, je pourrais employer la métaphore socratique : Socrate interroge mais il ne prend pas pour argent comptant ce qu’on lui répond. Et le sociologue sait très bien que, en toute bonne foi, les gens qui produisent des réponses ne disent pas nécessairement la vérité. Et tout son travail consiste à construire les conditions de l’élaboration de la vérité à partir de l’observation des comportements, à partir des discours, à partir des écrits, etc. Bon, ça s’est une chose. Et a fortiori il n’est dans l’état d’esprit d’aucun sociologue. Si, il y a toujours quelques imbéciles pour croire que le peuple dit plus vrai que les autres. En fait, le peuple étant particulièrement dominé, il est particulièrement dominé par les mécanismes symboliques de domination. Par exemple, où ça a été particulièrement à la mode dans la période où la gauche était au pouvoir : on pense qu’en mettant un micro devant la bouche d’un mineur, on va recueillir la vérité sur les mineurs. En fait, on recueille des discours syndicaux des 30 années précédentes et quand on pratique avec un paysan on recueille des discours d’instituteurs. L’idée qu’on pourrait retrouver une espèce de lieu originaire dans le monde social, que ce soient les intellectuels, que ce soit le prolétariat, etc., etc., est une des mystiques qui ont à la fois permis aux intellectuels de se donner le moral mais sur la base d’une automystification dramatique. Alors donc, le sociologue écoute, interroge, fait parler mais il se donne aussi les moyens de soumettre à la critique tout discours. Ca va de soi dans la profession mais je pense que ce n’est pas su à l’extérieur. Deuxième problème : est-ce que cette science destructrice des idées reçues - et c’est là d’ailleurs que la sociologie est très très proche de l’écriture de gens comme Flaubert ; l’analogie est fantastique ; ce qui fait problème pour moi, c’est qu’on ne s’en aperçoive pas, qu’on dise Bourdieu déteste Flaubert alors que pour moi c’est pareil - cette science peut-elle échapper elle-même à cette mise en question ? Elle objective toute chose, est-ce qu’elle peut s’objectiver elle-même ? Et si elle s’objective, est-ce qu’elle ne détruit pas ses fondements ? C’est un vieil argument aussi vieux que la science sociale et je m’étonne que, sauf dans les classes de terminale, on ose encore le formuler dans un débat scientifique. Mais enfin bon, il faut quand même y répondre : l’historien étant lui-même dans l’histoire, est-ce qu’il y a une science historique ; le sociologue étant lui-même dans la société, est-ce qu’il y a une science sociologique, etc. Là, je pense que la réponse est possible ; seulement, ça prend un peu de temps. J’essaie d’argumenter en deux phrases. Je pense que le discours sociologique s’engendre dans un espace qui est lui-même un espace social, un champ scientifique où il y a des luttes, des concurrences, etc. et comme dans les sciences de la nature, un certain progrès vers plus de connaissance est possible à travers la lutte entre les gens qui cherchent à s’approprier la connaissance du monde social à condition que cette lutte soit soumise à des règles minimales de dialogues réglés. Autrement dit, à condition que tous les coups ne soient pas permis. Par exemple, à condition qu’on ne puisse pas liquider un argument scientifique par un argument politique ; on ne peut pas tuer un théorème en disant il est de droite ; or, on peut tuer une théorie ou un argument sociologique en disant : il est de droite. Un champ scientifique relativement autonome, capable d’établir des vérités provisoires justiciables de vérifications est un champ dans lequel ce genre de coup n’est plus possible. Malheureusement, ce n’est pas le cas ; les sociologues ont du mal à garder leur univers contre l’irruption d’arguments de préau.

Roger Chartier : la question n’est peut-être pas sur le plan d’une dissertation de terminale...

Pierre Bourdieu : Mais ce n’est pas à toi que je pensais du tout ; tu le sais bien (rire) !

Roger Chartier : Tu es de ceux qui ont fait connaître en France le travail de ce sociologue anglais Richard Hoggart qui avait écrit, dans les années 50, un livre magnifique La culture du pauvre qui essayait de montrer que, par rapport à tous les discours dominants projetés en masse et à l’époque dans une proportion moins grande que maintenant par la culture de masse, les journaux, la télévision, la radio, que tous ceux qui étaient soumis à ces messages, loin d’en être complètement abrutis, complètement dominés, complètement annihilés avaient toujours cet espace pour ce qu’il appelait une attention oblique, une adhésion à éclipses. Est-ce que tu ne crois pas que les outils du discours critique que le sociologue voudrait donner comme arme pour cette reprise de possession de ceux qui sont dans l’attitude la plus dominée ne risquent pas à leur tour aussi d’apparaître comme quelque chose qui, projeté de l’extérieur, serait aussi soumis à la même adhésion à éclipses et la même attention oblique ? C’est à dire que finalement ce qui appartiendrait à la sphère de la critique des conditions de domination pourrait aussi apparaître comme appartenant à cette sphère même et être un instrument qui ne serait pas différencié. Comment l’articulation entre ce savoir spontané sur le monde social et qui est sans doute fait de ces attitudes de défiance et de défense peut être pénétrée par une réflexion critique et des outils qui permettraient normalement de prendre distance ?

Pierre Bourdieu : Encore une fois, je sens deux questions. Je crois que ce que ce que la sociologie, en tout cas telle que je la conçois, produit, ce sont des instruments d’autodéfense contre l’agression symbolique, contre la manipulation symbolique, etc., c’est à dire essentiellement contre les producteurs professionnels de discours. Et il est évident que le sociologue ne peut pas compter, je l’ai dit plusieurs fois, sur les producteurs symboliques, c’est à dire sur les journalistes, sur les évêques, les professeurs, sur les philosophes, enfin, sur tous les gens qui font profession de parler et de parler du monde social. Puisqu’une part considérable de son travail consiste à mettre en garde contre la rhétorique du discours ordinaire sur le monde social, le discours des demi-habiles. Le problème est que les instruments que produit le sociologue sont interceptés par ceux qui s’en servent et, très souvent, la sociologie entre dans par exemple... il y a tout une part de la publicité, tout une part du marketing... Par exemple, on pourrait prendre à la télévision une soirée électorale et en faire une analyse terrible mais peut-être impubliable parce que ça serait considéré comme une démolition criminelle ; ça serait le professeur de science politique qui vient commenter le journaliste qui vient commenter l’homme politique, chacun luttant non pas pour avoir le dernier mot mais pour être en position de méta-discours par rapport au précédent. J’emploie une métaphore qui est très amusante ; c’est dans une expérience célèbre de Kellog qui travaillait sur les singes. Un jour, il met une banane en l’air hors de portée du singe ordinaire ; ils essayaient tous de sauter puis Sultan qui est le plus malin attrape une petite guenon, la met dessous, grimpe dessus puis attrape la banane. Ensuite tous les singes sont là avec une patte en l’air pour monter sur l’autre mais personne ne veut plus ; tout le monde ayant compris qu’il ne faut pas se laisser monter dessus, personne ne veut plus être dessous. Si maintenant on regarde un débat de télévision de soirée électorale, et bien voilà, ce sont des gens qui ont la patte en l’air pour monter mais pour avoir quoi, pour être celui qui fait du méta : je vais vous dire ce que c’est que de dire ce que vous dites. Vous avez l’historien - je ne vais pas le nommer mais tout le monde le connaît - viendra dire : « oui, si nous comparons les statistiques, il apparaît que ce qui peut apparaître comme une victoire n’est pas une victoire mais c’est plutôt une défaite jusqu’à un certain point, etc., etc. » Et ensuite un autre montera sur lui. Alors énoncer ce genre de mécanismes aurait un effet formidable. Mais qui aurait intérêt à le diffuser ? Il va être intercepté, pour employer la métaphore du rugby, avant d’arriver à l’aile. Et comme tu disais tout à l’heure, les gens qui auraient intérêt à entendre ces choses là ont une chance infime. Cela dit, ils ont des systèmes de défense spontanés ; ils ont des instruments - qu’il ne faut pas sous-estimer - passifs mais aussi actifs. Par exemple, à propos de la participation proposée par De Gaulle, un mot extraordinaire que j’ai entendu de la bouche d’un ouvrier de Renault : « La participation c’est "prête-moi ta montre et je te donne l’heure" » ; c’est même (rire) : « donne-moi ta montre et je te donne l’heure ». Alors, ce n’est pas une analyse politique et pour développer ce qui est contenu dans cette espèce de message métaphorique, parabolique, etc., il faudrait des heures d’analyse. Mais bon, il y a des formes de défense. Si les instruments de défense que produit la science avancée et les instruments de défense spontanée arrivaient... c’est à dire si on avait des rugbymen qui ont vu au magnétoscope le match et qu’ils peuvent en tirer partie, on aurait un changement profond de la vie politique. On rendrait la vie impossible aux sophistes ; simplement, ce n’est pas demain la veille parce que pour le moment les sophistes contrôlent la transmission.

Roger Chartier : c’est pour ça que tu avais soutenu la candidature de Coluche ?

Pierre Bourdieu : Ce n’est pas sans lien ; je pense que la candidature de Coluche était une candidature tout à fait sérieuse parce qu’elle mettait en question en pratique par la dérision, etc., sans aucun apport poujadiste... Alors ça, c’est une chose tout à fait étonnante, voilà, un exemple de défense... Il y a eu des articles très savants dans Le monde (ton ironique) pour dire : c’est la renaissance du poujadisme, etc. Moi, j’avais des statistiques ; je savais que Coluche avait des bases sociales qui étaient l’opposé absolu des bases ordinaires du poujadisme, c’est à dire les intellectuels, les jeunes gens qui ont des titres scolaires supérieurs aux positions qu’ils ont pu obtenir avec, c’est à dire la base traditionnelle du gauchisme. L’intérêt de Coluche, c’est qu’il faisait en pratique des happenings critiques. Je vais employer une image plus noble aux antipodes dans l’espace hiérarchisé de la culture, c’est Karl Kraus. Personne ne l’a lu en France mais tout le monde sait qu’il faut lire Karl Kraus. Donc je vais me servir de cet effet de légitimité (rire). Karl Kraus, c’est quelqu’un, un intellectuel professionnel qui a passé sa vie à faire au fond l’inverse de ce que faisait Sartre. Il a passé sa vie à faire des happenings. Il faisait des choses magnifiques et si j’avais le temps je ferais ça, il faisait des fausses pétitions sur la base des sentiments de la bienséance sociale qui anime les intellectuels. Par exemple aujourd’hui, ce serait la défense des homosexuels, contre le sida, etc. Il faisait une fausse pétition signée des noms les plus célèbres de l’époque et les gens n’osaient pas démentir. Après il révélait qu’il avait tout inventé, que les gens n’avaient pas signé. Cet homme a passé sa vie à faire sur le mode coluchien, par des happenings théâtraux, des soirées bordéliques à mettre en question tout cet univers de sophistes pour faire diffuser cette sorte de défense pratique.

Roger Chartier : Oui, mais enfin, on va encore dire que tu cherches le bâton pour te faire battre...

Pierre Bourdieu : Il est évident que ça doit beaucoup à mon tempérament, moi, que j’appellerais l’habitus. Enfin, bon... Ce que je pense - là j’ai présenté la forme exagérée pour prolonger la question - c’est qu’il y a place pour un utopisme rationnel, c’est à dire qu’on a le droit à une part d’utopie dans les limites du possible. Et je crois qu’un bon usage de la sociologie comme instrument de transformation du monde social, ce serait de définir les limites de ce qu’on peut faire et d’aller aussi loin que possible au-delà de ses limites avec une toute petite chance de réussir.

Roger Chartier : Est-ce qu’une de ses limites n’est pas cette phrase de Descartes que tu emploies quelque part : « Qui accroît sa science accroît sa douleur. », c’est à dire que finalement cette mise à nu de tous ces mécanismes, à partir du moment où on a renoncé à l’idée qu’il pouvait se transformer en une sorte d’espérance du grand soir, en une sorte de messianisme qui subvertirait l’ensemble du monde social et le recréerait sur des bases nouvelles est plus source d’une sorte de désespérance que d’un grand projet politique, parce qu’une autre des ruptures avec cette figure traditionnelle, intellectuelle, au moins celle sortie de la seconde guerre mondiale, c’est cette perte d’illusion quant à l’accumulation progressive de ces frustrations dans une sorte de mouvement cumulatif qui entraînerait la grande rupture. Plus personne n’y croit. Donc, à partir de ce moment là, ce travail de mise à nu non accompagné de l’espérance messianique n’est-il pas cet accroissement sans fin de la douleur et n’est-ce pas là un autre des obstacles plus fondamental que celui opposé par les écrans que tu as décrit ?

Pierre Bourdieu : Je pense que l’espérance messianique est un des grands obstacles aux transformations. A cette illusion messianique, il faut substituer des espérances rationnelles tout à fait modérées qui étaient discréditées comme réformistes, comme des compromissions, etc. Je pense qu’il y a des formes très très radicales. Je pense que si tous les intellectuels travaillaient dans l’espace qui les concerne pour faire advenir un tout petit peu plus de transparence, un peu moins d’auto-mystification, etc., ça serait un grand changement. Pour prendre un exemple très simple, s’il y avait une commission juridiquement garantie de sociologues, de juristes, etc. pour le contrôle du bon usage des sondages, ça serait un progrès dans le sens de la démocratie, voilà. Or, ça, c’est quelque chose qu’on considérera comme indigne d’être revendiqué. Ou bien, il faut s’occuper du Vietnam, c’est à dire des choses qui sont totalement hors de portée, qui, comme le disent les stoïciens, ne dépendent pas de nous. Ce qu’il faut voir, ce sont les choses qui dépendent de nous et qui sont au fond beaucoup plus importantes qu’on ne le croit. Par exemple, tout ce qui est de la mystification produite par les intellectuels ; bon, ça, ça dépend de nous. C’est pourquoi la critique de l’illusion intellectuelle qui est de notre ressort - ce n’est pas du tout que ce soit le « tout » de l’action politique - est sans doute le plus important de ce que nous pouvons faire. Il y a beaucoup d’autres choses à faire mais ce qui dépend de nous c’est quand même ça.



A propos de cet entretien :

-  Il a été diffusé sur France Culture dans le cadre de l’émission Les chemins de de la connaissance

-  Vous pouvez l’écouter dans son intégralité (avec bien d’autres choses encore) sur le site "pirate" Là-bas si j’y suis

-  A chaque partie de l’entretien a été attribué un titre. A noter que celui-ci N’A RIEN D’OFFICIEL même s’il est tiré du propos même de Bourdieu.

-  Aller plus loin : partie 1 partie 3 partie 4 partie 5



Réalisée par Sociotoile (ouf !). Toute transcription, aussi fidèle soit-elle, comporte forcément une part d’arbitraire, ne serait-ce qu’au niveau de la ponctuation. Il est parfois aussi nécessaire de modifier légèrement la syntaxe des phrases, de retirer (voire d’ajouter) certains mots ou expressions en vue de ne pas gêner la lisibilité de l’entretien. N’hésitez pas à faire part de vos remarques à l’adresse mentionnée en bas de page.


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