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  Où l’auteur adopte le parti-pris de ne pas se dissimuler derrière une posture faussement neutre en racontant l’histoire du point de vue des opprimés.


Howard Zinn : son approche de l’histoire (des Etats-Unis)

Une histoire populaire des Etats-Unis - de 1492 à nos jours, Agone (Marseille), 2002, pp. 13-16


L’historien ne peut pas ne pas insister sur certains événements au détriment des autres. C’est pour lui aussi naturel que pour le cartographe qui, afin de produire un document utile dans la pratique, doit d’abord aplanir et distordre la forme du globe avant de sélectionner dans la masse impressionnante des données géographiques les éléments indispensables à tel ou tel usage particulier d’une carte.

Je ne discute pas le travail nécessaire de sélection, de simplification et de mise en valeur des faits, aussi incontournable pour l’historien que pour le cartographe. Néanmoins, si la déformation du cartographe est d’ordre technique et répond aux besoins communs de tous ceux qui utilisent des cartes, celle de l’historien est non seulement technique, mais également idéologique. Elle s’inscrit dans un univers où divers intérêts s’affrontent. Ainsi, tout accent mis sur tel ou tel événement sert (que l’historien en soit ou non conscient) des intérêts particuliers d’ordres économique, politique, racial, national ou sexuel.

En outre, au contraire des objectifs techniques du cartographe, les intérêts idéologiques de l’historien sont souvent implicites. En histoire, le travail est présenté comme si tous les lecteurs d’ouvrages historiques partageaient un intérêt commun que l’historien servirait au mieux de ses capacités. Il ne s’agit pas d’une manipulation délibérée : l’historien a été formé dans une société où l’enseignement et le savoir sont présentés comme des notions techniques par excellence et non comme des outils de lutte entre classes sociales, races ou nations.

Mettre l’accent sur l’héroïsme de Christophe Colomb et de ses successeurs en tant que navigateurs et découvreurs, en évoquant en passant le génocide qu’ils ont perpétré, n’est pas une nécessité technique mais un choix idéologique. Et ce choix sert involontairement à justifier ce qui a été fait.

Je ne prétends pas qu’il faille, en faisant l’histoire, accuser, juger et condamner Christophe Colomb par contumace. Il est trop tard pour cette leçon de morale, aussi scolaire qu’inutile. Ce qu’il faut en revanche condamner, c’est la facilité avec laquelle on assume ces atrocités comme étant le prix, certes regrettable mais nécessaire, à payer pour assurer le progrès de l’humanité : Hiroshima et le Vietnam pour sauver la civilisation occidentale, Kronstadt et la Hongrie pour sauver le socialisme, la prolifération nucléaire pour sauver tout le monde. Nous avons appris à fondre ces atrocités dans la masse des faits comme nous enfouissons dans le sol nos containers de déchets radioactifs. Bref, nous avons appris à leur accorder exactement autant de place que celle qu’ils occupent dans les cours et les manuels d’histoire prescrits et écrits par les professeurs. Appliqué avec une apparente objectivité par les universitaires, ce relativisme moral nous paraît plus acceptable que s’il l’était par des politiciens au cours de conférences de presse. C’est pourquoi il est d’autant plus dangereux.

Le traitement des héros (Colomb) comme celui de leurs victimes (les Arawaks), ainsi que l’acceptation tranquille de l’idée selon laquelle la conquête et le meurtre vont dans le sens du progrès humain, ne sont que des aspects particuliers de cette approche particulière de l’histoire, à travers laquelle le passé nous est transmis exclusivement du point de vue des gouvernants, des conquérants, des diplomates et des dirigeants. Comme si, à l’image de Christophe Colomb, ils méritaient une admiration universelle, ou comme si les Pères Fondateurs, ou Jackson, Lincoln, Wilson, Roosevelt, Kennedy et autres éminents membres du Congrès et juges célèbres de la Cour suprême incarnaient réellement la nation tout entière ; comme s’il existait réellement une entité appelée « États-Unis ». Une nation, certes sujette à des conflits et querelles occasionnels, mais qui n’en constituerait pas moins, au fond, un groupe d’individus partageant des intérêts communs. Cet « intérêt national », censé exister réellement et s’incarner aussi bien dans la Constitution, l’expansion territoriale, les lois votées par le Congrès, les décisions des cours de justice, que dans le développement du capitalisme et la culture de l’éducation et des médias de masse. « L’histoire est la mémoire des États », écrivait Henry Kissinger dans A World Restored, son premier livre, dans lequel il s’attachait à faire l’histoire du vingtième siècle européen du point de vue des dirigeants autrichiens et britanniques tout en passant à la trappe les millions d’individus qui avaient eu à souffrir de leurs politiques. Selon lui, la « paix » qui caractérisait l’Europe avant la Révolution française fut « restaurée » par l’activité diplomatique d’une poignée de dirigeants nationaux. Pourtant, pour les ouvriers anglais, les paysans français, les gens de couleur en Asie et en Afrique, les femmes et les enfants partout dans le monde excepté dans les classes sociales les plus favorisées, il s’agissait d’un monde de conquêtes, de violences, de famine et d’exploitation. Un monde plus désintégré que « restauré  ».

Le point de vue qui est le mien, en écrivant cette histoire des États Unis, est bien différent : la mémoire des États n’est résolument pas la nôtre. Les nations ne sont pas des communautés et ne l’ont jamais été. L’histoire de n’importe quel pays, présentée comme une histoire de famille, dissimule les plus âpres conflits d’intérêts (qui parfois éclatent au grand jour et sont le plus souvent réprimés) entre les conquérants et les populations soumises, les maîtres et les esclaves, les capitalistes et les travailleurs, les dominants et les dominés, qu’ils le soient pour des raisons de race ou de sexe. Dans un monde aussi conflictuel, où victimes et bourreaux s’affrontent, il est, comme le disait Albert Camus, du devoir des intellectuels de ne pas se ranger aux côtés des bourreaux.

Ainsi, puisque le choix de certains événements et l’importance qui leur est accordée signalent inévitablement le parti pris de l’historien, je préfére tenter de dire l’histoire de la découverte de l’Amérique du point de vue des Arawaks, l’histoire de la Constitution du point de vue des esclaves, celle d’Andrew Jackson vue par les Cherokees, la guerre de Sécession par les Irlandais de New York, celle contre le Mexique par les déserteurs de l’armée de Scott, l’essor industriel à travers le regard d’une jeune femme des ateliers textiles de Lowell, la guerre hispano américaine à travers celui des Cubains, la conquête des Philippines telle qu’en témoignent les soldats noirs de Luson, l’Âge d’or par les fermiers du Sud, la Première Guerre mondiale par les socialistes et la suivante par les pacifistes, le New Deal par les Noirs de Harlem, l’impérialisme américain de l’après-guerre par les péons d’Amérique latine, etc. Tout cela, bien sûr, si tant est que quiconque et quels que soient les efforts qu’il y consacre puisse effectivement « voir » l’histoire en épousant le point de vue des autres.

II n’est pas dans mon propos de me lamenter sur les victimes et de stigmatiser les bourreaux. Les larmes et la colère, lorsqu’elles ont pour objet les événements du passé, ne peuvent que nuire à la combativité qu’exige le présent. En outre, les frontières ne sont pas toujours clairement délimitées. Sur le long terme, l’oppresseur est aussi une victime. Sur le court terme (et jusqu’ici, semble-t-il, l’histoire de l’humanité n’a jamais été qu’une question de court terme), les victimes elles mêmes, exaspérées et inspirées par la culture qui les opprime, se retournent contre d’autres victimes.

C’est pourquoi, étant donné la complexité du problème, ce livre se montrera radicalement sceptique à l’égard des gouvernements et de leurs tentatives de piéger, par le biais de la culture et de la politique, les gens ordinaires dans la gigantesque toile de la « communauté nationale » censée tendre à la satisfaction des intérêts communs. J’essaierai, en outre, de ne pas minimiser les violences que les victimes se font subir les unes aux autres, embarquées comme elles le sont dans la grande galère du système. Si je ne souhaite pas les idéaliser, je me souviens néanmoins (le paraphrasant un peu brutalement) d’un propos que j’ai lu quelque part : « La plainte du pauvre n’est pas toujours juste, mais si vous ne l’entendez pas vous ne saurez jamais ce qu’est vraiment la justice. »

Je n’entends pas inventer des victoires au bénéfice des mouvements populaires. Cependant, si écrire l’histoire se réduisait à dresser la liste des échecs passés, l’historien ne serait plus que le collaborateur d’un cycle infini de défaites. Une histoire qui se veut créative et souhaite envisager un futur possible sans pour autant trahir le passé devrait, selon moi, ouvrir de nouvelles possibilités en exhumant ces épisodes du passé laissés dans l’ombre et au cours desquels, même si ce fut trop brièvement, les individus ont su faire preuve de leur capacité à résister, à s’unir et parfois même à l’emporter. Je suppose ou j’espère que notre avenir sera plus à l’image de ces brefs moments de solidarité qu’à celle des guerres interminables.

Voilà, en toute honnêteté, ce que sera mon approche de l’histoire des États Unis. Le lecteur devait la connaître avant de poursuivre sa lecture.

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Si cet extrait a attisé votre curiosité : consultez le site d’Agone


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