Bas de page
Sciences Sociales, etc.
: Associations :
Capitalisme (thème)
Chômage/Emploi (thème)
Classes sociales (thème)
Inégalités et liberalisme (thème)
Mondialisation (thème)
Multinationales (thème)
Ouvriers (thème)
Patronat (thème)
Thierry Scharf (auteur)

: Chemins de traverse :
Salon de lecture
A la (res)source !
Comme le disait
Sociovoile

Déplier
Classement... (clic !)

  Transcription et commentaire d’un dialogue entre des anciens salariés d’une des usines d’Unilever et un acheteur potentiel lors de la vente aux enchères du matériel de l’entreprise. Retour de la lutte des classes ?


Coup de sang

Vous savez, c’est la mondialisation...

Source : "Les lessivés d’Unilever" - Reportage diffusé dans "Là-bas si j’y suis" sur France Inter le 3 juin 2004



-  Février 2000 : le groupe Unilever, multinationale de la poudre à laver, annonce la suppression de 25 000 emplois dans le monde et la fermeture d’une centaine d’usines dont celle d’Haubourdin. Le groupe n’avait jamais réalisé autant de bénéfices que cette année-là...

-  Septembre 2000 : fermeture du site Unilever. L’usine est reprise par une société espagnole Bilor qui ne garde que 230 salariés sur les 450 d’origine. Confrontée à des difficultés avec sa filiale espagnole, Bilor puise dans les fonds de l’entreprise. Résultat : dépôt de bilan. L’entreprise est cédée à Coventry, groupe anglais, actionnaire de Bilor. 50 salariés sont licenciés.

-  Mars 2003 : Coventry dépose à son tour le bilan après avoir, elle aussi, pillé une partie des actifs de l’entreprise française. 195 salariés se retrouvent sans emploi et... sans interlocuteur patronal. Seulement 30 d’entre eux ont réussi depuis à retrouver un travail...

-  21 octobre 2003 : Pascal Ducros, un des anciens salariés réussit à interpeller Chirac, lors de son passage à Valenciennes, qui lui dit suivre personnellement cette affaire.

-  Février 2004 : demande d’enquête parlementaire sur la liquidation de Coventry. L’affaire est en cours...

-  26 mai 2004 : vente aux enchères du matériel de l’entreprise à laquelle va assister un groupe d’anciens salariés d’Unilever. [1]

Ci-dessous la transcription du dialogue entre ces "lessivés" (comme le dit Daniel Mermet) et un acheteur potentiel lors de la vente aux enchères, suivie de quelques commentaires.


Un des salariés licenciés [2] : Vous avez trouvé votre bonheur, monsieur ?

Acheteur potentiel : On a vu du matériel ; on a vu des cuves qui nous intéressent... C’est une grosse industrie quand même.

Thierry Scharf : C’était le matériel d’anciens salariés.

Un des salariés licenciés : 32 ans, 32 ans...

Acheteur potentiel : Je comprends bien la difficulté de voir les choses comme ça, de voir cette vente aux enchères. A mon avis, ça doit être...

Un des salariés licenciés : Vous n’y êtes pour rien, c’est clair. On a un petit pincement au coeur... un petit pincement au coeur...

Thierry Scharf : Vous, vous êtes chef d’entreprise ?

Acheteur potentiel : Oui... mais c’est vrai que la morale de l’histoire n’est pas très juste. Partout, il y a des gens bons et des gens salauds mais bon... L’argent privé, c’est : on vend, on achète. C’est pas de votre faute, c’est le prix de revient qui gère tout. Une usine, en Allemagne, si elle est plus moderne qu’ici, elle a un prix de revient plus bas ; et c’est pas de votre faute ça.

Un des salariés licenciés : Nous, l’usine ici faisait des bénéfices et en hausse importante mais l’actionnaire en voulait plus encore.

Un autre des salariés licenciés : Unilever avait annoncé un plan de 25 000 suppressions d’emplois. Vous vous rendez compte 25 000 emplois dans le monde !

Acheteur potentiel : Vous savez, c’est la mondialisation, ça...

Un des salariés licenciés : Nous, on fait plutôt un bilan différent. On nous a demandé pendant des années des efforts. Moi, sur 20 ans de travail dans cette usine, j’ai connu 6 plans sociaux. En fait, les plans sociaux, c’étaient des suppressions d’emplois.

Acheteur potentiel : Je connais ce problème. Dans le textile, je le vis tout le temps. Qu’est-ce que vous voulez, c’est pas drôle... Si on licencie, on y est contraint parce qu’il y a la guerre internationale. La Chine, la libération dans un an... toutes les frontières sont ouvertes en textile... Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse... et je peux vous dire droit dans les yeux qu’un patron qui se respecte, qui fait du licenciement, c’est pas pour le plaisir.

Un des salariés licenciés : Un patron qui licencie, c’est bien parce qu’il doit satisfaire quelqu’un qui lui demande !?

Acheteur potentiel : Non mais quand on licencie, c’est parce qu’on est dans le rouge et qu’on peut pas continuer comme ça... ou alors c’est toute la société qui va s’arrêter. Qu’est-ce qu’il faut faire ?

Un des salariés licenciés : Non mais, moi, ce que je veux vous faire comprendre, c’est que quand une entreprise a des difficultés, le patron a rarement des difficultés alors que les ouvriers, ils en ont toujours !!!

(JPEG) Acheteur potentiel : Je suis d’accord mais c’est l’économie qui gère et une entreprise doit gagner de l’argent. Alors, c’est pas pour en foutre plein les fouilles aux actionnaires, comme vous l’avez dit. C’est pour que l’entreprise soit viable, qu’elle se développe, qu’elle investisse. Moi, je parle de l’entreprise ; après, la mondialisation... vous et moi, on peut pas l’arrêter...

Un des salariés licenciés : On verra...

Acheteur potentiel : ... Et on est tous dans le même bateau.

Un des salariés licenciés : On est tous dans le même bateau !? Il y en a qui sont dans la soute et il y en a qui sont sur un transat sur le pont supérieur ! [rire]

Acheteur potentiel : Et encore, il faudrait savoir qui est supérieur et inférieur... parce que l’argent... Enfin bon... [sans rire]


Voici donc comment se présente la scène : l’acheteur potentiel se fait d’abord interpeller par l’un des salariés licenciés sous forme de pointe sarcastique : « Vous avez trouvé votre bonheur, monsieur ? ». Il apprend ensuite que le matériel vendu aux enchères « appartenait » à ses interlocuteurs dont l’un a travaillé dans l’entreprise pendant 32 ans (répété deux fois). Enfin, on lui dit qu’il n’y est « pour rien » mais que tout de même on a « un petit pincement au coeur » (répété encore deux fois). Bref, un climat lourd ; l’acheteur potentiel se sent mis en accusation implicite par ces procureurs-salariés licenciés, il va devoir assurer sa défense...

C’est dans ce contexte interactionnel qu’il (l’acheteur potentiel) prononce cette phrase : « C’est pas de votre faute » (répété aussi deux fois). On comprend ici qu’il fait un usage incorrect du « votre » qui n’aurait aucun sens, au regard de la situation, s’il s’adressait aux licenciés. Il a en fait substitué le « votre » au « notre » : « Les licenciements ne sont pas de notre faute, à nous, les chefs d’entreprise. » Pourquoi cette substitution ? J’y vois deux interprétations possibles (qui ne sont pas forcément exclusives l’une de l’autre) :

-  l’évitement de l’usage du « notre » permet de renforcer la leçon de catéchisme néolibéral en marquant formellement le refus de faire des chefs d’entreprise les sujets de leurs décisions en matière de licenciements [3] dont seule la mondialisation (Ah ! Le mot magique...) est responsable...
-  cet emploi impersonnel et distancié du « votre » est aussi une façon de masquer la stratégie de défense des intérêts de son groupe : dire « Nous n’y sommes pour rien » manifesterait un engagement corporatiste qui aurait pour effet de déligitimer la « vérité factuelle » qu’il tente ostentatoirement de faire valoir.

Le discours de classe apparaît plus explicitement dans la suite de la discussion (même s’il évite toujours soigneusement le recours au « nous ») :« Je peux vous dire droit dans les yeux qu’un patron qui se respecte, qui fait du licenciement, c’est pas pour le plaisir ». Je ne préjuge pas de la sincérité ou du cynisme, de la correction ou de l’incorrection de son attitude vis à vis des salariés de sa propre entreprise. Non. Ce que je veux mettre en évidence, c’est qu’il ne se contente pas de sauvegarder l’image de son « moi » - en essayant par exemple de se démarquer de l’attitude d’autres chefs d’entreprise - mais celle de son groupe tout entier. Autrement dit, il se sent disqualifié dès lors que sa « classe » est mise en question, si bien qu’il finit par dire en gros que les chefs d’entreprise ne licencient que s’ils y sont acculés (la course aux profits est bien sûr une fiction) et que les entreprises ne sont absolument pas sous le joug des actionnaires, dont on sait bien sûr qu’ils ne réclament jamais un retour sur investissement à deux chiffres... En d’autres termes, "faire du licenciement" (expression étonnante quand même !), c’est assurer la production des entreprises et non pas les bénéfices d’une poignée d’investisseurs sans scrupules.

Poussé dans ses derniers retranchements par les anciens salariés d’Unilever (devenu Bilor puis Coventry puis...), son discours devient de plus en plus incohérent. D’accord avec l’un des salariés lorsque celui-ci lui dit : « Quand une entreprise a des difficultés, le patron a rarement des difficultés alors que les ouvriers en ont toujours » ; cela ne l’empêche pas plus tard de prononcer cette phrase ordinaire qui prend dans cette situation un tour extra-ordinaire : « On est tous dans le même bateau. »

Bref, le discours type de l’idéologie de l’absence d’idéologie - comme le dit quelque part Bourdieu - qui veut nous faire croire que nous « ramons » tous « à l’unisson » dans un monde dominé par un marché auto-régulé, quoique capricieux... Enfin, dernière délicatesse, celle de la posture aristocratique : « Et encore, il faudrait savoir qui est supérieur et inférieur... parce que l’argent... Enfin bon... ».

Sans commentaire...

Mais enfin soyons philosophes : « La fermeture des usines, c’est aussi, hélas, la vie. Les arbres naissent, vivent et meurent. Les plantes, les animaux, les hommes et les entreprises aussi. Moi, j’ai connu, quand j’étais petit, des maréchaux-ferrants. J’ai même travaillé chez un maréchal-ferrant. Il n’y en a plus. Ils ont disparu. Ce n’est pas pour autant que la civilisation a régressé. C’est la vie [4] ».

Soyons philosophes...


[1] Cette mise en perspective s’appuie sur les propos de Daniel Mermet et de l’avocat des anciens salariés.

[2] Il est difficile d’identifier les différentes voix des salariés d’où le vague de cette dénomination.

[3] Comme souvent dans le discours patronal, la responsabilité individuelle est plutôt une affaire de salariés...

[4] Jacques Chirac, évoquant en 1997 la fermeture de l’usine belge de Renault à Vilvorde.



-  LBSJS sur France Inter
-  Les archives de LBSJS sur l’excellent site de Ricar le pirate ;)


Imprimer au format PDF






Sociotoile Panoptique Syndication Admin Liste de diffusion Revoir le logo (?!)
Cette page a été « uzinée » parSPIPlogiciel libre sous licenceGNU / GPL [ PHP / MySQL ]
Squelettes réalisés par edn- Un grand merci à lui !
Coordonnées de ce bout de web :

Déplier