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  Dans une démarche inspirée de la phénoménologie, une rupture avec la rupture épistémologique...


Patrick Watier - Le savoir sociologique

éd. Desclée de Brouwer, coll. Sociologie du quotidien, Paris, 2000


N’ayant lu que la première moitié du livre et la conclusion (ci-attachée à cette note), je ne retracerai pas tout son cheminement ; je resterai à un niveau très général, sans suivre l’ordre chronologique, à partir d’un plan reconstruit par mes soins.

A préciser aussi que l’état d’esprit de l’auteur avec lequel je me sens peu - et c’est un euphémisme - d’affinités épistémologiques sera retraduit, par souci d’honnêteté, aussi fidèlement que possible (malgré la photo facétieuse). En d’autres termes, je décline toute responsabilité quant à la substantifique möelle de ce qui va suivre !

Thèse

On pourrait résumer la vision de la sociologie de Watier, en détournant une formule de Simmel (adressée à l’origine au philosophe) : « le sociologue dit ce que tout le monde sait ; parfois, il sait ce que tout le monde dit ».

Watier tente - dans le sillage des courants phénoménologique et compréhensif et aux antipodes des théories d’inspiration durkheimienne qui ont fait de la rupture épistémologique leur credo - de montrer qu’acteurs ordinaires et sociologues partagent un savoir commun.

L’inscription dans la démarche compréhensive par opposition à la démarche objectiviste

-  Selon les théories objectivistes, les agents vivraient dans l’auto-illusion ; les motifs qu’ils avancent pour justifier de leurs actes ne seraient que pure mythification, leurres, etc. ; ils seraient somme toute ignorants des vraies raisons qui les font agir. Ce qui permet du coup au sociologue de s’autoriser d’une position surplomblante : lui seul est à même de dévoiler le caché, autrement dit, les vraies raisons, en les assimilant « en général à des effets de position sociale dans une société ou à l’intérieur d’un champ ». (p. 92 - 93)

-  Les théories compréhensives (dont les figures de proue sont Weber, Simmel, Schütz et Dilthey) mettent l’accent sur un monde doté de sens. Le sociologue n’a pas affaire à des mollécules ou des atomes mais à des individus qui construisent le monde avec leur savoir commun. Il convient de saisir la trame de significations que les acteurs tissent entre eux, de comprendre leur compréhension, sans laquelle aucune action ne serait possible. C’est dire ici que les schèmes cognitifs des agents ne sont pas de « simples ornements » ; il convient de prendre au sérieux leurs raisons puisque celles-ci participent à la production du monde. Cela ne veut pas dire d’ériger les individus au rang de consciences souveraines, de considérer qu’ils ne se trompent jamais, qu’ils agissent toujours en connaissance de cause mais d’éviter, telle la théorie objectiviste, d’en faire de simples marionnettes mues uniquemment par les structures sociales.

Critique de l’analyse objectiviste

La théorie objectiviste réduit le monde, selon l’expression de Simmel, à un « théâtre de marionnettes » : « quel que soit l’évènement extérieur que nous désignons comme société, il serait un théâtre de marionnettes aussi peu compréhensible et significatif que l’emmêlement l’un dans l’autre des nuages. (...) Si nous ne reconnaissons pas, ainsi qu’il va de soi, les motivations psychiques - sentiments, pensées, besoins - non seulement comme support de chaque extériorisation, mais comme étant son essence et ce qui réellement nous intéresse seul comme connaissances ». (Simmel, p. 93)

Watier pointe les effets de réification de la théorie objectiviste qui en accordant le primat au « général », au « descriptif », au « collectif », aux « structures » fait de la société une société sans individus, comme si celle-ci finalement était capable de se mettre en branle toute seule.

Cette substantialisation de la société a partie liée avec son engagement dès sa naissance dans un processus de mimétisme servile des sciences de la nature. Penser qu’il est possible de découvrir dans nos sociétés un système de lois, telle est la tâche à laquelle s’attèle un certain positivisme naïf sous l’emprise du modèle cognitif des sciences exactes, aplatissant ainsi la singularité et la complexité de la vie sociale.

Ces théories qui ne jurent que par la science et qui balaient d’un revers de main les points de vue des acteurs, tombent pourtant dans ce que Ricoeur appelle le « piège épistémologique » (p. 37). « Nous voyons l’explication par des motivations subjectives des agents sociaux remplacée par la considération d’ensembles structurels d’où la subjectivité a été éliminée. Mais cette élimination de la subjectivité du côté des agents historiques ne garantit aucunement que le sociologue qui fait la science ait lui-même accédé à un discours sans sujets. C’est là que se joue ce que j’appelle le piège épistémologique. Par une confusion sémantique qui est un véritable sophisme, l’explication par les structures et non par des subjectivités est prise pour un discours qui ne serait tenu par aucun sujet spécifique ». (citation de Ricoeur, p. 37)

Ainsi, si on suit bien Ricoeur, en poussant la logique de l’objectivisme jusqu’au bout il y aurait une connaissance qui ne serait produite par aucun sociologue puisque par définition l’objectivisme ne reconnaît aucun sujet. Il contient donc une dimension auto-réfutante : si la subjectivité n’est que le théâtre de nos représentations illusoires, d’où alors le sociologue tire-t-il sa capacité réflexive ?

Cela dit, Watier n’a rien contre le fait qu’une théorie mette l’accent sur les structures ; mais il considère que cette position n’est pas plus vraie qu’une autre. C’est une typification (p. 94), un point de vue sur le monde qui rappelle la position des léninistes (p. 62) : le peuple est ignorant des causes qui le déterminent mais il peut s’émanciper de ses chaînes s’il est éclairé par une élite. Les théories de type objectiviste ont axé leur savoir autour de l’interrogation suivante : pourquoi les hommes en général ne se révoltent-ils pas contre leurs conditions sociales ? Réponse : parce que l’Etat, l’école, le système, etc. les maintiennent dans l’aliénation. Ce qui est une position simpliste : si les hommes ne se révoltent pas c’est parce qu’ils n’y ont pas forcément intérêt ; le système n’est pas à rejeter en bloc.

Par ailleurs, loin d’exercer des effets de libération, on peut se demander si cette position ne contribue pas ironiquement, en déniant aux acteurs toute capacité d’initiative, à la reconduite des inégalités, à la reproduction sociale, pour rester dans un vocable sociologique. Voici ce qu’écrit S. Moscovici à ce sujet « notre esprit et notre méthode de recherche font que, une fois découvertes les lois de cause et d’effet, nous les transformons en obligations. A l’encontre de ce qu’on affirme souvent, une nécessité reconnue ne conduit pas à une liberté mais à un devoir ». (p. 36)

De manière générale, on pourrait dire que la théorie objectiviste souffre de deux défauts majeurs intrinsèquement liés : « d’une part, elle oublie que l’accès au matériel qu’elle traite passe par des procédures de bases qui sont celles du sens commun, et d’autre part, pensant la dépasser, elle évacue la réserve de savoir grâce à laquelle elle aussi pénètre ou s’empare de l’objet ». (p.91)

L’interprétation comme dénonimateur commun entre acteurs et sociologues

Tout savoir sociologique, même celui se targuant de science, repose sur un a priori interprétatif. Lorsque la sociologie dans un élan matérialiste rabat les représentations, les points de vue sur l’intériorisation des normes, elle oublie tout le cheminement interprétatif qu’il lui a fallu mener pour aboutir à ce résultat (p. 59).

Si nous suivons Schütz, nous pouvons dire que la connaissance sociologique est une connaissance de « deuxième degré » (expression de Schutz non employée par Watier) : le sociologue interprète un monde qui est déjà interprété. « Nous n’avons pas seulement à observer un atome, des mollécules pour qui le monde ne signifie rien mais des individus qui ont construit avec leur savoir de sens commun le monde que nous étudions ». (citation de Schutz, p. 30).

Le sociologue avant d’être sociologue est un individu comme un autre qui transporte avec lui un bagage d’idéaux types ordinaires qu’on ne peut se contenter de réduire à des obstacles épistémologiques, tel dans la conception agonistique de la théorie objectiviste ; ce bagage lui permet de construire des interprétations, de comprendre le sens des agissements des acteurs qu’il observe.

Lorsque le sociologue arrive à identifier des stratégies quelconques chez l’acteur - de mise en valeur de soi pour prendre un exemple personnel -, cette capacité, il ne la tire pas d’une distance épistémologique mais d’un stock de savoir typifié qu’il a acquis au cours de sa vie ordinaire. (p. 58)

De la même manière, les acteurs peuvent aussi se réaproprier le savoir des sociologues (non de manière passive, mais en le discutant, le commentant, l’acceptant, le refusant). En fait, savoir sociologique et savoir commun s’interpénètrent sans cesse ; ce que montre parfaitement Giddens avec la notion de double herméneutique que Watier résume ainsi : « les sociologues comprennent la société ; cette compréhension modifie la société qui dès lors induit une nouvelle compréhension sociologique, et cela sans fin ». (p. 37) C’est dire ici que la sociologie ne peut se considérer comme simple descriptif de la réalité puisqu’elle contribue à la façonner. Les schèmes interprétatifs des sociologues sont récupérés par les acteurs qui dès lors font partie de la situation à décrire (p. 43).

De manière générale, la sociologie fait donc 1) partie intégrante de la société et 2) contribue à la produire.

Que veut dire comprendre l’autre ?

Dans le chapitre intitulé « le fondement de la compréhension », Watier s’appuie sur son « préféré », Simmel, qui distingue plusieurs formes d’interprétations. Nous ne traiterons ici que de la première. La compréhension doit combiner, selon Simmel, la distance et la proximité. Qu’entend-il par proximité ? Pour reprendre l’exemple de Watier, « c’est parce que l’enfant sait qu’il pleure lorsqu’il a de la peine qu’il peut sur cette base penser qu’une personne qui pleure a de la peine ». Cela dit la compréhension de l’autre ne se réduit pas forcément à une auto-observation, précise Simmel. Mais ce que semble vouloir dire Simmel - et je ne pense trahir ni celui-ci ni Watier en disant ceci -, c’est que nous partageons, selon l’expression de Boltanski, une « commune humanité ». Cette proximité ne signifie pas pour autant une « projection empathique » (Watier) dans l’autre, comme le suppose le réalisme. L’autre reste une entité irréductible à soi : « Je ne peux décrire le Toi au même sens que cela est possible pour d’autres objets, comme un simple résultat de ma représentation, je dois lui attribuer un être pour soi, qui n’est pas celui du même type que j’éprouve face à des objets. Par là s’explique que nous éprouvons les autres hommes, le toi ,comme la figure la plus lointaine et la figure la plus proche et la plus familière... ». (citation de Simmel, p.72)

Cette relation réciproque entre le Je et le Toi est posée par Simmel comme a priori, comme préalable à toute société.

La conception de la société : la vie sociale se construit au travers d’ensembles interactifs.

C’est avec des conceptions telles que celles de Dilthey ou de Simmel qu’on peut éviter de faire de la société une entité métaphysique qui agirait pour ainsi dire indépendamment de nous. L’un comme l’autre ont souligné l’influence réciproque entre les différents domaines de la vie sociale. Le premier parle d’ensembles interactifs, le deuxième d’entrecroisement des cercles sociaux. Ces ensembles interactifs sont à la fois autonomes - c’est à dire délimités par des activités spécifiques (juridiques, familiales, artistiques, etc.) - et imbriqués les uns dans les autres dans la mesure où les individus ne sont pas fixés à un seul ensemble. Pour reprendre l’exemple de Dilthey, un juge est aussi un père de famille, quelqu’un qui doit aussi accomplir une activité économique, exerce des fonctions politiques, etc. Son appartenance à ses divers ensembles interactifs ne sera pas sans influence sur son activité de juge et vice-versa. C’est à travers ces liens interactionnels entre ces ensembles et entre les individus qui les composent que se construit la réalité (p. 89 -90).

La conception de la sociologie comme savoir non-cumulatif

Il ne saurait y avoir pour Watier de cumulativité des connaissances en sociologie au sens où des paradigmes se succèderaient les uns aux autres selon un processus évolutif qui permettrait à chaque stade d’englober les connaissances acquises antérieurement dans un savoir toujours plus large. Cette vision scientiste est irréaliste : il n’y a pas de paradigme dominant en sociologie, une seule théorie qui dirait le Vrai. Telle théorie éclaire un pan de la réalité sociale qu’une autre laisse dans l’ombre en sorte qu’aucune d’entre elles ne peut se prévaloir de la vérité absolue. Watier semble nous dire finalement que c’est dans la nature de la sociologie, parce qu’elle étudie un monde complexe, que d’être vouée à la pluralité théorique.

Commentaire

Ici donc, une remise en cause de la rupture épistémologique. Autrement dit, une discréditation de toute entreprise d’objectivation réduite au réductionnisme... sous la plume de quelqu’un qui a fait partie du jury de thèse d’Elisabeth Tessier.

A propos de l’interprétation considérée ici comme le préalable à toute connaissance sociologique (par opposition à l’idée de la description purement factuelle), signalons tout de même que le chercheur, me semble-t-il, interprète à partir de :

-  ... la réalité empirique sauf à verser dans le solipsisme, c’est à dire à considérer que le monde n’est qu’une simple projection de soi !
-  des instruments cognitifs en vigueur dans le champ sociologique et qu’on ne peut se permettre de traiter comme quantité négligeable...
-  bien sûr aussi de son vécu personnel qui n’a rien de répréhensible en soi. Ses expériences, son passé peuvent et doivent être mobilisés mais dans le cadre d’un examen auto-critique rigoureux, c’est à dire à condition, comme l’écrit P. Bourdieu, d’avoir objectivé son rapport subjectif à l’objet. C’est dire ici qu’on est loin du « piège épistémologique » dont parle Ricoeur. Le sociologue dans cette perspective ne s’accorde pas a priori plus de liberté que les agents qu’il observe ; il est tout autant déterminé socialement que ces derniers. Mais par la prise de connaissance de ses déterminismes, il peut opérer une véritable conversion du regard prompte à favoriser la connaissance scientifique.



Pour une connaissance plus approfondie de la réflexivité telle que la concevait Bourdieu, vous pouvez consulter cet extrait de Science de la science et réflexivité :Objectiver le sujet de l’objectivation

Consulter la conclusion du livre


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