Bas de page
Sciences Sociales, etc.
: Associations :
Capitalisme (thème)
Classes sociales (thème)
Inégalités et liberalisme (thème)
Ouvriers (thème)
Pauvreté (thème)
Propriété sociale (thème)
Robert Castel (auteur)
Sociologie - anthropologie - ethnologie (genre)
Transcriptions (type)

: Chemins de traverse :
Salon de lecture
.(s) de vue
Comme le disait
Sociovoile

Déplier
Classement... (clic !)

  Nature et enjeux de la propriété sociale dans le cadre des politiques néolibérales.


Robert Castel : La propriété sociale

Transcription d’une conférence donnée dans le cadre de l’Université de tous les savoirs (UTS) le 3 mai 2000


(Introduction) [1]

Je propose une réflexion sur la propriété sociale. Pourquoi ce choix ? Parce qu’il m’a semblé que cette notion pouvait constituer une entrée privilégiée pour saisir quelques-uns des enjeux principaux de la question sociale actuelle et en particulier la contestation actuelle de l’Etat dans son rôle de garant de la cohésion sociale. Je définirai tout à l’heure plus précisément ce que j’entends par propriété sociale. Disons juste pour commencer qu’elle a principalement consisté à attacher des protections au travail, que le travailleur puisse à partir de son travail construire sa sécurité. Et l’Etat a joué un rôle essentiel dans cette construction : ce qu’on appelle « l’Etat-providence » est intervenu avant tout comme un réducteur d’insécurité et un pourvoyeur de services. Cette expression d’« Etat-providence » est fâcheuse parce qu’elle donnerait à entendre que l’Etat interviendrait avant tout comme un pourvoyeur de bienfaits distribuant des oboles à tous ceux qui en ont besoin dans le prolongement de la charité. En fait le rôle redistributeur de l’Etat social a toujours été très limité ; il a toujours laissé subsister de grandes inégalités entre les groupes sociaux. Par contre, son rôle protecteur a été fort ; c’est pourquoi je dis qu’il agit avant tout comme un réducteur d’insécurité, un dispositif de luttes contre les risques sociaux pour assurer une sécurité sociale au plus grand nombre. L’Etat social - je préfère cette appellation plutôt que celle d’Etat-providence - ne fait pas la charité ; il a surtout mis en place des droits, des protections, des services pour lutter contre l’insécurité sociale. Et le moyen principal qui a permis à l’Etat de jouer ce rôle a été la constitution d’une forme originale de propriété : la propriété sociale différente de la propriété privée qui a assuré la sécurité de ceux qui étaient en dehors de la propriété, en particulier de ceux qui n’avaient que leur travail pour vivre ou pour survivre. De sorte que ce qu’on appelle aujourd’hui la crise ou le recul de l’Etat social peut être largement interprété comme une crise ou un recul de la propriété sociale. En tout cas, c’est ce que je voudrais donner à discuter ce soir : la solidarité profonde de l’Etat social et de la propriété sociale à la fois dans le processus de leur construction simultanée qui a permis d’assurer une sécurité pour tous ou pour presque tous et actuellement la contestation dont ils sont l’objet, en particulier sous la poussée des idéologies et des pratiques néolibérales.

(Nature et fonctions de la propriété sociale)

-  (Contextualisation de la propriété sociale : les conditions de vie des ouvriers avant sa mise en place)

Qu’est-ce que c’est plus précisément que la propriété sociale ? Je ne vais pas répondre immédiatement à cette question parce que pour bien comprendre sa nature et son importance, je crois qu’il faut partir de ce qu’était la situation avant qu’elle ne s’impose, et en particulier la situation de ceux qui étaient en dehors de la propriété et qui n’avaient que la force de leurs bras pour subsister, c’est à dire la majorité des travailleurs. Cette situation, comme vous le savez, a longtemps été épouvantable. A vrai dire ceux-là qui n’avaient rien n’étaient rien socialement parlant. Je n’exagère pas ; je prendrai un seul témoignage que je ne choisis pas au hasard : il est de l’Abbé Sieyès que vous connaissez sans doute au moins de nom parce que ça a été le principal inspirateur de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen ; ce n’est donc pas un esprit spécialement réactionnaire. Cependant, dans une note du début des années 80, c’est à dire quelques années avant 1789, l’Abbé Sieyès parle de - je le cite - « ses malheureux voués aux travaux pénibles, producteurs de la jouissance d’autrui et recevant à peine de quoi sustenter leur corps souffrant et plein de besoins. Cette foule immense d’instruments bipèdes, sans liberté, sans moralité, ne possédant que des mains peu gagnantes et une âme absorbée. » Et Sieyès pose une question qui est assez terrible : « Est-ce là ce que vous appelez des hommes ? » Ce faisant, il n’exprime pas -ou pas seulement je crois - un mépris de classe. Il fait un constat au fond d’ordre sociologique : ces individus ne « possédant que des mains peu gagnantes », ce sont littéralement ce que Marx appellera les prolétaires ou plutôt puisque le prolétariat industriel n’existe pas encore, c’est la nébuleuse des petits métiers : journaliers ou manoeuvriers des villes et des campagnes, gens de peine et de bras comme on dit encore qui luttent quotidiennement pour leur survie. Et ils sont non seulement misérables mais indignes socialement et méprisés comme tels même par les esprits cultivés (Voltaire parle à propos d’eux de « la canaille »). Et je crois qu’on peut voir là l’émergence de la question sociale moderne dans l’existence d’une classe non-propriétaire comme le dit un auteur de l’époque : en fait, le noyau du salariat moderne qui paraît voué à la misère et à l’indignité sociale. Cette question émerge à la fin du dix-neuvième siècle en France et en Europe Occidental et va devenir la grande question du dix-neuvième siècle. Elle va prendre une place de plus en plus centrale avec l’industrialisation car le travailleur prolétaire au sens de Marx devient le fer de lance du processus de production. Il est nécessaire à la production des richesses et les prolétaires sont de plus en plus nombreux mais ils restent démunis de biens et de protections d’où le risque de voir s’installer et se développer au centre même de la structure sociale une masse de quasi « instruments bipèdes » pour parler comme le bon Abbé Sieyès, des travailleurs et leurs familles misérables perçus en même temps comme immoraux et dangereux : « classes laborieuses, classes dangereuses »... On pourrait dire que ce problème s’aggrave de plus en plus au fur et à mesure qu’on avance dans le dix-neuvième siècle parce qu’avec l’industrialisation, l’urbanisation, le salariat se généralise et on commence à réaliser que le salariat est généralement un état irréversible dont l’expansion est organiquement liée aux transformations de la société moderne. Donc, en règle générale, quand on est salarié, on est salarié à vie et aussi il y aura de plus en plus de salariés dans la société moderne ; la plupart de ces travailleurs de plus en plus nombreux ne deviendront pas propriétaires et on voit le problème énorme que ça pose : si la condition ouvrière reste dans cet état de misère et d’indignité qui est généralement la sienne, on va voir se développer au coeur de la société des masses de plus en plus nombreuses en état d’insécurité permanente qui ne sont pas intégrées à la société industrielle qui se met en place et qui risquent de basculer soit dans la déchéance soit dans la révolte et de subvertir l’ordre social.

-  (L’invention de la propriété sociale)

Alors l’invention de la propriété sociale est la réponse qui a été trouvé à cette énorme difficulté et elle va consister, comme je le disais, à attacher des protections de la sécurité à la condition du travailleur lui-même. En fait, il y avait une autre réponse possible : la suppression de la propriété privée et son remplacement par la propriété collective. Cette réponse est portée à l’époque par les différents courants du socialisme révolutionnaire, le marxisme, etc. Mais évidemment les gouvernants et les classes possédantes n’en voulaient pas et on pourrait dire peut-être que l’invention de la propriété sociale a été la manière d’économiser la solution radicale, révolutionnaire de la propriété collective, de conserver la structure sociale dominante tout en assurant une certaine place en donnant les moyens minimums pour l’intégration à ces travailleurs non-propriétaires. Ou, pour le dire autrement, la propriété sociale a permis de sortir du dilemme, de trouver une troisième voie en somme entre les défenseurs de la propriété privée partisans du statu quo qui renvoient à l’inexistence sociale une majorité de travailleurs et par ailleurs les partisans d’un socialisme, d’un collectivisme ou d’un communisme qui, soit dit entre parenthèses, s’imposera en Russie à partir de 1917 sous la forme de ce qu’on appellera le « socialisme réel ». En France et d’ailleurs avec des variantes en Europe occidentale, on va pouvoir échapper à ce dilemme en rattachant de la sécurité au travail lui-même, en construisant à partir du travail des supports qui donnent des protections équivalentes ou quasi équivalentes à celles que donne la propriété privée. Et c’est précisément ce que va promouvoir la propriété sociale. Le mot de « propriété sociale » circule à la fin du dix-neuvième siècle dans cette famille de penseurs qui sont liés à la troisième république et qui cherchent donc à fonder cette voie moyenne entre les libéraux attachés au laisser-faire et les tenants d’une révolution sociale radicale. Je cite un de ces auteurs, Alfred Fouillée, qui publie en 1884 un livre qui s’appelle justement La propriété sociale et la démocratie et qui donne la caractérisation la plus explicite que j’ai trouvée de la propriété sociale : « L’Etat peut sans violer la justice et au nom de la justice même exiger des travailleurs un minimum de prévoyances et de garanties pour l’avenir car ces garanties du capital humain qui sont comme un minimum de propriétés essentielles à tout citoyen vraiment libre et égal aux autres sont de plus en plus nécessaires pour éviter la formation d’une classe de prolétaires fatalement voués soit à la servitude soit à la rébellion. » Cette citation est extrêmement riche ; je me permets rapidement de la commenter : on voit comment sont articulés un rôle nouveau de l’Etat et c’est le noyau de l’Etat social qui peut et doit intervenir au nom de la justice et qui transgresse dans le tabou du libéralisme qui refuse toute intervention de l’Etat en matière sociale. Un des modes privilégiés d’intervention de l’Etat est également nommé : il doit promouvoir l’assurance obligatoire, obliger les travailleurs à s’assurer contre les risques sociaux ; ce qui leur donnera une sécurité pour l’avenir au lieu de vivre « au jour la journée », comme on disait, à la merci du moindre accident. Le produit de cette opération est également donné : il donne comme un minimum de propriétés, un équivalent de la propriété qui assure aux travailleurs un minimum d’indépendance. Et enfin la finalité politique est également clairement affichée : il s’agit de conjurer le risque de subversion que porte un prolétariat ou une classe ouvrière non stabilisée et qui aurait, comme le dira Marx, « rien à perdre que ses chaînes ». Alors, tel est le programme qui va constituer un axe majeur des lois sociales de la troisième république et au-delà même de la troisième république, constituer le noyau de cet Etat social dont on voit bien qu’il agit fondamentalement comme un réducteur d’insécurité, qui assure un minimum de sécurité à ceux qui étaient dans l’insécurité sociale permanente. Cette politique de réduction des risques passe par la construction d’un type inédit de ressources qui a des fonctions homologues à la propriété privée. On pourrait dire que la propriété sociale est un analogon de la propriété privée. Une propriété pour la sécurité diffère certes de la propriété privée : ce n’est pas un patrimoine dont on dispose librement sur le marché ; elle dépend d’un système de droits et d’obligations. Prenons l’exemple de la retraite : je ne peux pas vendre mon droit à la retraite ; il n’est pas constitué et ne circule pas dans le cadre des échanges marchands ; il faut avoir cotisé un certain nombre d’années, attendre un certain âge... Mais lorsqu’on a rempli des obligations légales qui sont garanties par l’Etat, on touche cette pension qui assure ce minimum de propriétés, comme disait Fouillée, qui ne permet sans doute pas de vivre dans le luxe mais qui au moins sauve de la misère et de l’indignité, qui conjure ce véritable drame qu’était souvent la condition par exemple des vieux travailleurs qui ne pouvaient plus travailler et qui étaient condamnés - à moins que leurs enfants ne puissent les prendre en charge - à aller croupir et mourir à l’hospice. Alors là, je crois qu’il y a un changement tout à fait considérable par rapport à la situation des prolétaires des débuts de l’industrialisation qui littéralement, perdaient leur vie à la gagner et qui épuisaient toute leur force de travail contre un salaire misérable. Et on voit que cette propriété sociale apporte une certaine limitation à l’hégémonie complète du marché sur le travail. Les exigences du profit maximum ne dominent plus complètement la condition du travailleur ; il admet des contreparties sociales pour la protection des travailleurs. On pourrait dire que dans une certaine mesure le marché est domestiqué, encadré par la protection sociale ; non pas évidemment que le marché soit éliminé mais il s’établit un certain compromis qui me paraît le noyau de ce qu’on appellera « le compromis social » qui va culminer au début des années 1970, compromis entre les exigences du marché, c’est à dire les conditions nécessaires pour produire la richesse et d’autre part, l’exigence d’assurer les conditions d’une sécurité minimale pour ceux et celles qui sont les principaux producteurs de cette richesse, à savoir les travailleurs et les travailleuses. Alors, voilà une présentation très schématique de la propriété sociale. Elle est trop schématique parce qu’elle comporte au moins deux lacunes importantes dont je dois dire quelques mots pour que nous ayons une représentation plus complète des enjeux qui tournent aujourd’hui autour de la propriété sociale. Premièrement, je m’en suis tenu au moment de l’émergence de la notion à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle qui a donné lieu dans un premier temps à des réalisations pratiques très modestes pour ne pas dire dérisoires. Ainsi, la loi sur les retraites ouvrières et paysannes qui a été votée en France en 1910 après d’ailleurs 20 ans de débats acharnés et qui a concerné très peu de gens, d’une part, parce qu’étaient bénéficiaires de cette retraite seulement les tout petits salariés en dessous d’un seuil assez bas de salaire et aussi parce que la plupart d’entre eux mourraient avant de pouvoir la toucher ( un ouvrier à l’époque arrivait rarement à 65 ans). Alors, la question qu’il faudrait traiter est celle-ci : comment ces réalisations plus que timides du début du siècle se sont-elles renforcées, étendues pour former l’ossature de ce que François Ewald, par exemple, a appelé une société assurancielle et qui en est venue à couvrir d’abord tous les salariés et même pratiquement l’ensemble de la population contre les principaux risques sociaux ? Ce dont il faudrait rendre compte ici, c’est le passage d’une société industrielle à une société de salariat généralisé, à une société salariale. Je ne peux évidemment en quelques minutes restituer ces transformations qui ont été longues, complexes, qui ont aussi donné lieu à bien des conflits. J’ai d’ailleurs tenté de le faire ailleurs et je crois pouvoir dire que si cette démonstration n’est peut-être pas facile, elle n’est pas infaisable et qu’on peut montrer que la société salariale, ce n’est pas seulement une société comme la nôtre où la majorité de la population active est salariée mais c’est surtout une société dans laquelle les protections, les assurances d’abord montées à partir du salariat et même du salariat ouvrier en étaient venues à couvrir pratiquement tout le monde. Et on peut ajouter que cette société salariale est celle dans laquelle nous sommes encore, bien qu’elle soit menacée et dans laquelle nous sommes parvenus grâce à la généralisation de la propriété sociale. La deuxième question qui est d’ailleurs liée à la première : j’ai présenté la propriété sociale à partir de ce que, je crois être son noyau ou du moins sa réalisation la plus caractéristique : ce transfert direct du travail à la sécurité par l’intermédiaire de l’assurance obligatoire et dont le droit à la retraite présente sans doute l’exemplification la plus claire d’une protection construite à travers, à partir du travail et qui assure la protection dans le hors-travail et jusqu’à la fin de ses jours. Mais la propriété sociale ne se réduit pas à ce type de prestations sociales. Elle consiste aussi à assurer la participation des individus non-propriétaires à des biens et des services collectifs dont l’Etat est le promoteur. Et c’est en premier lieu le développement des services publics qu’un juriste du début du siècle Dubout [2] définit ainsi : « toute activité dont l’accomplissement doit être assuré, réglé par les gouvernants parce que l’accomplissement de cette activité est indispensable à la réalisation et au développement de l’interdépendance sociale et qu’elle est de telle nature qu’elle ne peut être réalisée complètement que par l’intervention de la force gouvernementale. » Cette idée de l’interdépendance sociale est essentielle ; c’est d’ailleurs une transcription de la solidarité organique de Durkheim ; elle exprime la nécessité de maintenir un lien de réciprocité manifestant la participation des citoyens à un même ensemble pour que, contre les risques de dissolution sociale, contre ce que l’on appellerait aujourd’hui l’exclusion ; ils continuent à faire société au sens fort du mot, à être interdépendants les uns des autres ; ce que d’ailleurs en termes politiques on appelle « constituer une nation » et qu’en termes sociologiques on appelle « la cohésion sociale ». Et c’est la force gouvernementale, l’Etat qui construit cette interdépendance en mettant à la disposition de tous des biens et des services que tout le monde peut utiliser. Un rôle essentiel de l’Etat moderne est de se faire l’agent pour une distribution concertée de services au nom de l’intérêt général que les entreprises privées et justement parce qu’elles représentent des intérêts privés, particuliers ne peuvent assumer suffisamment. Et d’ailleurs cette conception du service public débouchera après la seconde guerre mondiale à la nationalisation de certaines entreprises, l’idée étant que les pouvoirs publics doivent aussi administrer certaines entreprises parce que les biens qu’elles produisent présentent un intérêt collectif dont la gestion ne peut être laissée à l’initiative privée. On voit qu’il existe de très fortes disparités entre ces différentes configurations sociales auxquelles il faudrait ajouter au moins d’ailleurs le logement social qui est un autre moyen de faciliter aux non-propriétaires l’accès à un bien essentiel, en l’occurrence, le logement. Je ne prétends pas que la propriété sociale présente une unité conceptuelle absolue. En tout cas, j’avoue que je ne suis pas capable de l’établir complètement. Mais ces différentes réalisations de la propriété sociale ont au moins le même objectif qui est ce que l’on pourrait appeler la réhabilitation sociale des non-propriétaires. Même dépourvus de propriétés privées, ceux-ci participent désormais à la richesse sociale, soit en disposant d’une sécurité sociale sous forme de système d’assurance garanti par l’Etat, soit sous la forme d’accès à des biens et des services collectifs mis à la disposition par la puissance publique dans une logique qui n’est pas celle du pur marché. Et je suggérerais que ce sont là les deux pôles de la propriété sociale qui fondent une citoyenneté sociale au sens fort du mot. Si cette notion - un peu trop galvaudée aujourd’hui - a un sens précis, il me paraît être celui-là : la propriété privée n’est plus le seul fondement de la citoyenneté ; le non-propriétaire a le droit lui aussi à des droits sociaux et des assurances sociales ; il participe à des prestations et à des services collectifs dont l’Etat est le garant et qui fonctionnent, comme je le disais, comme des analogons privés pour les non-propriétaires. Voilà donc ce que je voulais donner à discuter sur la nature et les fonctions de la propriété sociale.

(La contestation et l’ébranlement de la propriété sociale)

Il est temps que j’en arrive mais je pourrai le faire plus rapidement à la deuxième partie de mon propos que j’annonçais, à savoir la contestation et l’ébranlement de la propriété sociale et du rôle de l’Etat qui lui sert de support dans le cadre de la « crise » de la société salariale mais qui est sans doute bien davantage qu’une crise, une recomposition assez profonde des relations entre l’économique et le social et la remise en cause du compromis social que j’ai évoqué tout à l’heure et dont la propriété sociale formait l’ossature. Alors je n’ai évidemment pas le temps de faire un bilan des transformations considérables qui se sont produites depuis 25 ans. Je me contenterai donc de signaler leurs répercussions sur les différents aspects de la propriété sociale que j’ai distingués ; ce qui d’ailleurs prouve a contrario l’unité au moins relative de la notion car ces différentes configurations sont toutes aujourd’hui affectées même si c’est de manière inégale. Je disais que la nationalisation de certaines entreprises avait été la pointe avancée de la propriété sociale jusque dans le secteur économique dans le cadre d’une économie dirigée de type keynésien, la puissance publique prenant directement en charge l’administration de certaines des entreprises au nom de l’intérêt collectif. C’est aussi le secteur dégradé de la propriété sociale et sans doute en l’état de liquidation sociale ; et même en France sous un gouvernement socialiste la privatisation des entreprises nationalisées s’est accentuée. Je crois qu’on peut dire que partout dans le monde triomphe la tendance de remettre au marché la production ou la gestion de biens et de services qui ont directement une valeur marchande. Ce qui se passe au niveau des services publics proprement dit me paraît plus complexe. D’une part on observe une tendance générale à aligner la gestion de ces services sur le mode de fonctionnement des services privés : on y parle aussi d’efficacité, de souplesse, de service à la clientèle, etc. ; ce qui d’ailleurs ne me paraît pas nécessairement scandaleux en soi. Mais on observe aussi la tendance à renvoyer au privé, à privatiser des services qui avaient d’abord été mis en place par les pouvoir publics. Par exemple, comme vous le savez, les télécommunications en France ont été développées par la puissance publique - ce qui d’ailleurs a coûté assez cher au contribuable. Seul l’Etat était capable de ce type d’investissement ou en tout cas il n’intéressait pas le secteur privé parce qu’il n’était pas rentable. Mais récemment on a privatisé au moins partiellement Télécom parce qu’il s’agit désormais de biens qui peuvent être rentables. Ce type de transfert du public au privé est aussi une tendance générale particulièrement accentuée dans certains pays comme l’Angleterre de Mme Thacher par exemple, sans même parler des pays comme l’Argentine où il ne reste pratiquement plus rien de vendable de type public qui n’ait pas été vendu. Nous n’en sommes pas encore là en France mais il me semble que cette orientation pose une question de fond : y a-t-il des biens qui ne sont pas commercialisables, c’est à dire dont la nature est telle qu’il ne faut pas les remettre au marché et ceci, même si ces biens peuvent être vendables ? Car peut-on les remarchandiser en étant assurer qu’ils continueront à assumer leurs fonctions collectives, d’être les instruments de cette interdépendance sociale comme le disait Dubout ? Je pense en particulier à ces deux biens essentiels que sont l’éducation et la santé qui ont constitué sans doute les deux piliers principaux du service public et ici aussi on assiste à la montée d’un esprit gestionnaire et comptable. Certes, le souci d’alléger le poids des dépenses publiques est légitime mais je crois que derrière il y a la question de savoir si le coût d’un service public peut être réduit à son prix sur le marché car la vocation du service public n’est-elle pas de mettre au premier plan l’intérêt général ? Et sans doute la puissance publique peut être le seul garant de cet intérêt collectif simplement parce que la logique du privé est la logique du profit - ce qui est normal - mais qui ne peut pas assumer cette fonction d’intérêt collectif. En tout cas, me semble-t-il, il y a une tension si ce n’est une contradiction entre ces deux logiques et, sans céder au catastrophisme, on peut dire qu’aujourd’hui le rapport de force paraît du côté de la recherche de la rentabilité plutôt que du côté de la défense de la propriété sociale au service de l’intérêt collectif, c’est à dire que la progression de la logique de marchandisation tend à réduire la prééminence de la juridiction publique et la place de l’Etat. La même tension est à l’oeuvre me semble-t-il à travers la recomposition actuelle de la protection sociale. J’ai souligné que c’était à travers l’institution de l’assurance obligatoire débouchant sur une sécurité sociale généralisée que la propriété sociale s’était affirmée de la manière la plus éclatante. Mais ici aussi on parle aujourd’hui de crise de ce système de protection qui se donne d’abord comme une crise de son financement. De fait, si l’essentiel de la protection doit être financé par les cotisations sociales à partir du travail, on conçoit que le chômage de masse, la précarisation croissante des emplois, le vieillissement de la population active, etc. risquent de bloquer le mécanisme du financement. D’où des réformes dont certaines ont déjà été mises en place comme le financement par la CSG ou les discussions en cours sur le régime des retraites. Mais on peut aussi se demander si, au-delà de ces questions de financements, ce n’est pas la logique même de protection sociale qui est menacée. Le point d’aboutissement de protection sociale que j’ai essayé de dégager tout à l’heure, c’était de couvrir l’ensemble de la population par des mesures générales à vocation universaliste ; en somme assurer tout le monde ou presque à partir de grandes régulations homogènes ; ce qui est une logique inverse à celle de l’assistance qui consiste à dispenser des secours à des populations particulières parce qu’elles ont des difficultés particulières selon la logique du ciblage ou ce qu’on appelle en Amérique du Nord la discrimination positive. On assiste actuellement à la multiplication de ce qu’on appelle les minimas sociaux, c’est à dire les prestations qui sont attribuées sous conditions de ressources à des groupes qui ont des difficultés particulières. Je crois qu’il y a actuellement en France sept minimas sociaux, le dernier en date étant le revenu minimum d’insertion. Il ne s’agit pas du tout de condamner ces nouvelles dispositions qui sont des manières de faire face à une situation devenue plus difficile et qui me paraissent préférables au laisser-faire, à l’abandon pur et simple des personnes en difficulté. C’est une manière de conserver les protections mais il faut se demander si on n’assiste pas à une transformation du régime des protections minimum : au lieu de régimes généraux de protection de la société salariale, on aurait un régime de protection à deux vitesses, c’est à dire d’une part des assurances générales et solides pour ceux qui continuent à être fortement intégrés aux structures de la société salariale et des protections particulières pour ceux qui ont décroché des régulations générales et auxquels on accorderait quelques compensations à partir de leur infériorité, prestations non seulement d’ailleurs inférieures à celles qui sont tirées du travail mais qui risquent d’avoir un aspect stigmatisant dans la mesure où elles sont souvent attribuées sur la base d’une déficience ou du moins du constat que l’individu n’appartient plus au régime commun. Et on peut se demander si aussi on n’assiste pas à travers cette transformation à une altération profonde de la notion de solidarité qui signifiait l’interdépendance des parties par rapport au tout. La solidarité n’est-elle pas en train de devenir une forme de mansuétude, une sorte de bienveillance à l’égard de certaines catégories auxquelles on accorde quelques secours ? Ici, l’Allocation Spécifique de Solidarité accordée aux chômeurs en fin de droits lorsqu’ils ont décroché des droits qui étaient attachés au travail et qui s’inscrivaient dans la logique de la propriété sociale. En généralisant ces propos, on pourrait se demander si on n’assiste pas à une sorte de revanche de la propriété privée sur la propriété sociale. La propriété sociale n’a jamais supprimé la propriété privée et on pourrait même défendre la thèse qu’elle l’a sauvée en économisant l’option collectiviste mais elle avait limité son hégémonie en assurant, comme j’espère l’avoir montré, la sécurité des non-propriétaires. Et c’est peut-être la figure du propriétaire qui revient au premier plan sous des formes d’ailleurs très nouvelles car ce n’est plus la propriété terrienne qui dominait dans la société pré-industrielle ; ce n’est plus non plus le rentier qu’a dépeint un auteur comme Balzac par exemple et qui était si puissant au dix-neuvième siècle et même au-delà ; ce n’est plus non plus le capitaine d’industrie de la grande époque de l’industrialisation ; c’est surtout le capital financier, la recherche du profit pour le profit à n’importe quel coût. Et si cette propriété-là l’emportait absolument, il n’y aurait plus de place pour la propriété sociale ni pour l’Etat social comme instance de régulation, réducteur d’insécurité et pourvoyeur de services publics, pour rappeler les deux rôles principaux qu’il a tenus dans la société salariale.

(Conclusion)

Mais nous n’en sommes pas encore là. Et puisqu’il est temps de conclure, je ne voudrais pas conclure sur un propos intégralement pessimiste. Il me semble que le diagnostic que l’on peut porter aujourd’hui est celui de l’effritement de la société sociale et non celui de son effondrement. On observe certes un développement de la précarité qui d’ailleurs à mon avis s’origine dans une précarisation croissante des relations de travail mais c’est une précarité encore traversée, entourée de protections. La sécurité sociale, que je sache, existe encore en France et pour presque tout le monde ; l’Etat social existe aussi ; on pourrait même prétendre que ses interventions n’ont jamais été aussi nombreuses et aussi variées qu’aujourd’hui même si elles ne sont pas toujours efficaces. Par exemple, la dernière loi qui vient d’être votée sur la Couverture Médicale Universelle est une extension de la protection sociale à ceux qui en étaient exclus jusqu’à maintenant. Donc, il me semble que l’Etat social est aujourd’hui contesté, menacé, critiqué mais il n’est ni mort ni même moribond ; son rôle protecteur est encore puissant, comme le montre a contrario la virulence des attaques dont il est l’objet par l’idéologie libérale. Il me semble que les analyses qui prévisent son effondrement sont des extrapolations unilatérales de tendances fortes aux dérégulations mais si ces tendances existent, elles ne sont pas hégémoniques. Il me semble que la situation actuelle comporte trop de paramètres pour que l’on puisse prétendre que l’avenir est joué d’autant qu’il dépendra aussi de ce que nous ferons ou ne ferons pas aujourd’hui pour l’assurer. De toute manière, je ne suis pas prophète et mon propos n’était pas de prédire l’avenir. Il était d’essayer de saisir l’importance des enjeux qui se sont noués et qui se jouent encore aujourd’hui autour de la propriété sociale. Certains d’entre vous penseront sans doute que j’en ai fait une présentation exclusivement positive et que la propriété sociale, comme toute chose d’ailleurs, a un coût qu’il faudrait aussi évaluer. Et en un sens c’est vrai ; j’ai fait une présentation que j’espère objective mais en même temps une défense de la propriété sociale. En voici la raison : je pense que l’invention de la propriété sociale a représenté comme une révolution dont l’importance n’a pas toujours été assez soulignée parce que ça a été une révolution silencieuse qui s’est développée sur le long terme au moins sur un siècle mais elle a profondément bouleversé la condition salariale de la majorité de la population des sociétés occidentales et elle était parvenue pour l’essentiel à juguler cet état de précarité et d’insécurité sociale permanente qui avait été le lot séculaire de la majorité des travailleurs. Je ne crois pas que ce soit un jugement de valeur ; c’est ce qu’atteste l’histoire sociale depuis le début du dix-neuvième siècle. Sur la base de cette analyse j’affirme - ce qui est peut-être un jugement de valeur mais que j’assume - que c’est une notion qui mérite considération et qu’il serait bon de réfléchir à deux fois avant de proclamer qu’elle est périmée et qu’il est temps de passer à autre chose, à l’acceptation totale de l’hégémonie du marché par exemple. Non pas qu’il faille conserver la propriété sociale en l’état sous la forme de protection sociale qu’elle a pris au début des années 70 parce qu’il y a certainement de l’irréversible dans les transformations qui se sont produites depuis 25 ans et qui ont ébranlé la société salariale. Mais il me semble que la question demeure actuelle et essentielle de savoir s’il est possible de redéployer la propriété sociale dans une conjoncture nouvelle marquée par davantage de mobilité, des exigences de compétitivité, de concurrence accrue, etc. En somme, essayer de trouver de nouvelles formes de compromis entre, comme je le disais tout à l’heure, les conditions requises pour produire les richesses qui renvoient à des exigences qui peuvent être légitimes du marché et, d’autre part, les conditions requises pour assurer la protection et la reconnaissance sociale de ceux dont le travail produit ces richesses. Ceci est un autre questionnement dans lequel on ne peut entrer maintenant et qui d’ailleurs soulève de difficultés redoutables. Il s’impose si on accepte l’importance qu’a revêtue et que revêt la propriété sociale dans la société salariale car il me semble que, faute de lui trouver une réponse, on sortirait certes de la société salariale mais par le bas en risquant de renouer au nom de la recherche de l’efficacité, de la compétitivité à n’importe quel prix avec cette indignité de la condition travailleuse que j’ai évoquée en commençant pour montrer ce qu’était le monde du travail avant l’instauration de la propriété sociale. En somme, on risquerait au nom de la célébration d’un avenir affranchi des contraintes, des réglementations étatiques, bureaucratiques, etc. de retrouver les formes les plus anciennes de la misère travailleuse et de l’insécurité sociale.


[1] L’option a été prise, concernant la mise en forme, de dégager le plan de l’exposé pour en faciliter la lecture. Parties et sous-parties sont présentées entre parenthèses pour marquer la séparation d’avec les propres dires de l’auteur.

[2] L’orthographe du nom est à vérifier.



-  La conférence est disponible (avec beaucoup d’autres !) sur le site de l’Université de tous les Savoirs

-  Pour approfondir le sujet de la propriété sociale, lire du même auteur : Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi. Entretiens sur la construction de l’individu moderne, éd. Fayard, 2001. C’est un livre organisé, comme son titre l’indique, sous la forme d’entretiens avec Claudine Haroche.

-  Egalement paru en 2003 de Robert Castel : L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, coll. "la république des idées", éd. Seuil



Réalisée par Sociotoile (ouf !). Toute transcription, aussi fidèle soit-elle, comporte forcément une part d’arbitraire, ne serait-ce qu’au niveau de la ponctuation. Il est parfois aussi nécessaire de modifier légèrement la syntaxe des phrases, de retirer (voire d’ajouter) certains mots ou expressions en vue de ne pas gêner la lisibilité de l’entretien. N’hésitez pas à faire part de vos remarques à l’adresse mentionnée en bas de page.


Imprimer au format PDF






Sociotoile Panoptique Syndication Admin Liste de diffusion Revoir le logo (?!)
Cette page a été « uzinée » parSPIPlogiciel libre sous licenceGNU / GPL [ PHP / MySQL ]
Squelettes réalisés par edn- Un grand merci à lui !
Coordonnées de ce bout de web :

Déplier