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  Illettrisme : une analyse qui met en exergue l’ethnocentrisme culturel des différents producteurs de discours sur le sujet.


Bernard Lahire - L’illettrisme ou le monde social à l’aune de la culture

Conférence donnée dans le cadre de l’Université de tous les savoirs le 1er septembre 2000


(Introduction) [1]

J’ai intitulé cette conférence « L’illettrisme ou le monde social à l’aune de la culture ». De quoi s’agit-il ? Il y a un constat à faire aujourd’hui, c’est que malgré plusieurs siècles d’histoire scolaire, la France connaît de grandes inégalités sociales en matière de maîtrise de l’écrit, du côté lecture comme du côté écriture. Le constat est certain et il n’est d’ailleurs pas très surprenant pour des sociologues de l’éducation et de la culture qui mesurent maintenant depuis plusieurs décennies les inégalités d’accès au savoir scolaire, aux oeuvres et aux institutions culturelles. Il est tout aussi évident qu’aucun démocrate ne peut trouver acceptable cette situation d’inégalités face à des instruments aussi fondamentaux de la culture. Mais ce constat d’inégalités est-il directement en lien avec les discours publics, médiatiques, politiques, savants aussi sur l’illettrisme des français qui fleurissent depuis plus de 15 ans maintenant. On pourrait croire en effet que ces discours sur l’illettrisme ne font qu’exprimer une réalité sociale objective, ne font que l’accompagner. Et pourtant, les choses ne sont pas aussi simples que cela. Pour remettre en question cette évidence trompeuse, il faut refaire l’histoire de ces 20 dernières années. La montée publique de l’intérêt pour le problème peut laisser penser - et beaucoup de commentateurs ne se privent pas de l’écrire - que l’on assiste à l’extension ou l’amplification du problème lui-même. Ce que l’on peut dire aujourd’hui, c’est que cela est faux. Il n’y a pas une montée du problème réel que les gens peuvent avoir avec l’écrit. Ce que l’on peut en revanche dire avec certitude aussi, c’est que les problèmes de maîtrise de l’écrit étaient bien plus importants à l’époque où l’on n’en parlait pas qu’aujourd’hui où les discours foisonnent. Ce sont ces discours que j’ai assez récemment étudiés en menant l’analyse socio-historique de la construction publique de l’illettrisme comme un problème social et notamment l’étude rhétorique des manières de parler de l’illettrisme depuis la création du mouvement d’ATD Quart Monde dans les années 60 qui a été l’inventeur de ce néologisme vers 1978 jusqu’à nos jours. L’objet de mon attention est donc un objet politique. Il concerne l’Etat, les médias, les discours publics de dénonciation d’une injustice et de revendications d’une cause, les producteurs amateurs mais souvent professionnels d’idéologies, les concurrences entre ces producteurs, enfin les mythologies qui entendent donner sens à nos vies qui catégorisent, qui jugent, qui évaluent et qui malheureusement aussi stigmatisent. Le philosophe Michel Foucault disait lors de sa leçon inaugurale au Collège de France qu’il y a dans toute société deux grandes catégories de discours : « celle des discours éphémères qui se disent au fil des jours et des échanges et qui passent avec l’acte même qui les a prononcés et celle des discours qui sont dits, restent dits et sont encore à dire. » Cette seconde catégorie de discours répétés inlassablement, commentés indéfiniment crée ce que j’appelle des habitudes discursives. Et lorsque des habitudes bonnes ou mauvaises sont prises, on sait bien qu’il faut accomplir un effort considérable pour parvenir à s’en défaire et même, avant cela, pour parvenir à en prendre conscience. La sociologie qui étudie les discours en tant qu’actes de nomination et d’institution du monde social a donc pour rôle d’une certaine façon de réveiller nos consciences un peu somnolentes et la conscience somnolente du sociologue avant qu’il ait mené son étude. La sociologie essaie donc de nous aider à reprendre conscience, à nous reprendre, comme on dit ordinairement, alors que nous sommes bien souvent sur un pilote discursif automatique, c’est à dire qu’on est conduit par des habitudes discursives qu’on met en oeuvre sans même avoir à y penser. Cette idée d’ailleurs d’habitude discursive permet de comprendre un paradoxe apparent tout particulièrement lorsqu’il s’agit de discours publics souvent préparés et travaillés, à savoir que les producteurs comme les récepteurs de ces discours peuvent à force d’y être exposés ou de s’y exposer acquérir de telles habitudes sans maîtriser exactement le sens de ce qu’ils disent, de ce qu’ils écrivent, de ce qu’ils écoutent, de ce qu’ils lisent. L’habitude est bien ce qui rend possible la suspension du jugement critique ou du doute ou en tout cas du doute ou de la critique systématique et durable sur le sens des énoncés, sur leur degré de justesse, sur leurs présupposés et leurs implications. On pourrait citer Pascal, le philosophe qui parlait de l’habitude : « L’habitude sans violence, sans art, sans arguments nous fait croire les choses et incline toutes nos puissances à cette croyance en sorte que notre âme y tombe naturellement. »

Alors, à quoi sert une sociologie des problèmes sociaux ? Petit préalable avant de rentrer dans la question. Déjà un simple retour réflexif sur la situation présente m’oblige à reconnaître que cette conférence contribue, elle aussi, au moins au départ, à faire exister socialement, publiquement le problème social appelé « illettrisme », ne serait-ce que parce que le terme « illettrisme » figure dans le titre et qu’il a été publié un petit peu partout, dans les médias qui ont été évoqués. La seule différence par rapport à la grande masse de discours qui se tiennent sur le sujet réside dans le fait que je n’ai pas l’intention de confirmer les lieux communs habituels sur la question ou bien en inventer quelques-uns de plus ou ajouter une poussée de commisération personnelle sur le thème et notamment sur l’idée assez classique aujourd’hui, à savoir la vie infernale que vivent tous les illettrés à chaque minute dans leurs handicaps, etc. Je voudrais simplement préciser qu’il serait bien plus facile et gratifiant pour moi de me livrer à ce genre d’exercices que de défaire les lieux communs et de m’interroger sur les fonctions sociales, symboliques et politiques des discours sur le sujet en décevant nécessairement les attentes - j’imagine - d’une bonne partie de ceux qui sont venus m’écouter aujourd’hui pour entendre parler d’illettrisme dans le sens du problème réel des illettrés, des causes et des conséquences du phénomène, des remèdes qu’il s’agirait d’y apporter, etc. Une fois qu’un problème social a été suffisamment durci par plusieurs années de discours publics, d’enquêtes statistiques, d’actes d’institutionnalisation et d’officialisation de toutes sortes, une fois qu’il a été intégré par l’Etat sous la forme d’un organisme ou d’un groupe permanent, une fois qu’on y a définitivement associé des souffrances humaines et que plus personne n’ose s’interroger sur son degré de réalité ou sur la nature de cette réalité, il devient particulièrement difficile de produire le moindre doute à son sujet et un travail de reconstruction historique du problème peut même être perçu comme une véritable provocation morale et politique. Je me sens donc par conséquent dans la nécessité de préciser une chose, c’est que j’ai évidemment la plus haute estime pour tous ceux qui, loin des scènes publiques tentent avec difficultés mais souvent beaucoup plus de succès qu’on ne le dit ou qu’on ne le croit de faire entrer des adultes, jeunes ou moins jeunes, dans l’écrit et que l’analyse critique des discours publics sur l’illettrisme n’est pas une remise en question de leurs pratiques et de leurs missions. Il s’agit bien au contraire d’aider à défaire de fausses évidences produites par des producteurs professionnels de discours qui ne sont pas eux-mêmes dans la majorité des cas des praticiens et qui, pour une grande partie d’entre eux, se servent plus du problème, à mon avis, qu’ils ne le servent vraiment. Les flous sémantiques, les raisonnements bancals, les lourds présupposés, les enchaînements automatiques peuvent toujours se convertir en difficultés réelles d’action. Et c’est bien là qu’il y a problème : si les discours n’avaient pas d’effets sur la manière dont nous organisons le monde social alors ils ne vaudraient pas la peine qu’on s’y attarde en tant que sociologues ou en tant qu’historiens. Si ça ne conduisait pas à une série de difficultés dans la définition d’objectifs précis des actions de formation, si ça ne conduisait pas à des mauvais dispositifs institutionnels, si ça ne conduisait pas à des contradictions, à des malaises, à des malentendus, l’analyse des discours n’aurait aucun intérêt. Une analyse des discours sur l’illettrisme est donc une sorte de service public rendu à un objet social qui est mal parlé, parfois étrangement parlé. Lorsque le sociologue ou l’historien fait correctement son travail, il contribue de plus à rendre plus difficile les manipulations rhétoriques, les trafics discursifs, les opérations de détournement symbolique et des pièges de discours qui se jouent par-dessus la tête de ceux que l’on dit « illettrés ».

J’espère que vous voudrez bien excuser ces préalables que je me sentais dans l’obligation de faire pour qu’il n’y ait pas de malentendus mais c’est vrai que la sociologie est une des rares sciences qui, étant donné sa fonction critique est forcée parfois, pour faire tomber des malentendus, de passer autant de temps à expliquer et à justifier sa démarche qu’à livrer les résultats de son analyse. Je vous rassure ; je n’ai fait à peu près que 10 mn jusque là. Je vais faire plus du côté résultats que du côté préalables. Alors il est impossible, faute de temps, de vous proposer l’analyse rhétorique complète des discours sur l’illettrisme de 1978 jusqu’à aujourd’hui. Parmi les acquis de ces analyses, il faudrait rappeler le flou actuel qui caractérise la notion d’illettrisme, flou qui est à la fois le produit collectif de l’existence de multidéfinitions mais aussi le produit plus individuel de l’usage conjoncturel, circonstancié de définitions différentes. Il faudrait aussi montrer l’usage rhétorique qui est fait des données chiffrées : selon les cas, il y a des milliers d’illettrés ; dans d’autres cas, il y a des dizaines de millions d’illettrés dans notre pays. Cet usage rhétorique des chiffres est là souvent pour affirmer d’une part que le problème est large, étendu et d’autre part, que le phénomène va en s’aggravant et que l’on enregistre une croissance spectaculaire et régulière des cas observés. Il serait de même, de manière encore plus importante, nécessaire de souligner l’abus des exemples dramatiques qui visent à provoquer un choc émotionnel chez le lecteur ou l’auditeur et finissent par stigmatiser les populations en difficulté avec l’écrit. De tels exemples correspondent en fait à ce que les rhétoriciens appelaient « fantasia » : ce sont des exemples frappants, concrets, souvent visuels qui accentuent les détails horribles et nous mettent le drame « devant les yeux », comme le disait Cicéron. Dans le cas de l’illettrisme, ce sont les portraits horribles ou touchants d’illettrés alcooliques, honteux, souffrants, vivant drame sur drame à cause de leurs difficultés à lire et écrire, mettant en danger leurs enfants, leur couple, ne pouvant plus se lier d’amitié avec personne, etc. Portraits, qui à trop vouloir plaindre et émouvoir, finissent par enfermer et stigmatiser. Je ne reviendrai pas sur ces différents points afin de me concentrer essentiellement sur les raisons et les effets d’une promotion des définitions ou des conceptions culturelles du monde social et de ses problèmes au cours des vingt dernières années. C’est ce tournant culturel que je voudrais analyser.

(ATD Quart Monde et l’invention de l’« illettrisme »)

L’invention du terme « illettrisme », je l’ai dit en commençant, est le fait du mouvement ATD Quart Monde créé vers 1960 par l’abbé Joseph Wresinski et dont la présidente demeurera jusqu’en 1998 la nièce du Général de Gaulle, Geneviève De Gaulle-Anthonioz. Ce mouvement est issu de l’expérience de l’abbé Joseph Wresinski à partir de 1956 dans les camps de sans-logis de Noisy-le-Grand. Toutes les personnes qui vont constituer, le langage d’ATD Quart Monde, les alliés du mouvement (hauts fonctionnaires, diplomates, ingénieurs, enseignants, travailleurs sociaux, étudiants) lui permettent bien sûr d’accéder à l’honorabilité publique, d’approcher divers responsables (politiques, médiatiques, administratifs) ; c’est dit clairement par Joseph Wresinski dans ses écrits. Mais ces personnes importent surtout dans l’association leurs propriétés sociales et culturelles. En effet, les alliés apportent leur haute culture scolaire et on ne peut pas être surpris par le fait qu’ATD Quart Monde n’ait cessé depuis sa création de lancer des mouvements, des institutions ou des clubs culturels de toutes sortes. ATD monte des pivots culturels, des universités populaires, des clubs de savoir ; à partir des années 70, des comités « Lire et Ecrire » sont de même mis en place. Parfois, l’action revêt des formes plus traditionnelles : mise en place de classes primaires spéciales, de clubs de jeunes, de centres culturels, etc. Les alliés sont peut-être, comme l’écrit Joseph Wresinski, « sans idées préconçues » mais ils confèrent tous une orientation culturelle et pédagogique au mouvement. Le 17 novembre 1977, grande journée de réunion à Paris de milliers de délégués du mouvement ATD Quart Monde, va être constitué comme un événement quasi mythique par le mouvement lui-même. C’est en cette occasion que sera lancé ce qui va s’appeler « le défi » et qui est le suivant : « Que dans dix ans, il n’y ait plus un seul illettré, que tous aient un métier en mains, que celui qui sait apprenne à celui qui ne sait pas. » C’est pour ATD Quart Monde le début d’un infléchissement significatif de son discours qui est d’ailleurs moins une inflexion qu’une mise en exergue à un moment donné dans le temps d’un thème présent depuis toujours à côté d’autres, à savoir ce qu’elle va appeler d’abord, à côté d’autres, « la croisade contre l’ignorance » puis « la lutte contre l’illettrisme ».

Les conditions de ce tournant culturel sont inévitablement liées, d’une part, aux propriétés sociales et aux catégories de perception des personnes orientant concrètement les activités du mouvement et d’autre part, aux propriétés historiques des différentes activités elles-mêmes. Je vais expliquer pourquoi. Tout d’abord, les membres actifs du mouvement sont tous porteurs de valeurs et de dispositions scolaires qui ne pouvaient manquer, comme je l’ai dit, de produire des effets dans son orientation pratique. Lorsqu’il s’agit de s’occuper des enfants issus des familles des camps, on pense bien sûr à développer pour eux des activités culturelles et plus particulièrement des activités autour du livre. Par exemple, un numéro de la revue Igloo intitulé La culture en milieu sous-prolétariat et daté de mai-août 1970 présente les activités proposées aux enfants. Les activités présentant le pivot culturel de Noisy-le-Grand sont évaluées par les militants du mouvement et on constate « des lacunes scolaires notables et des aptitudes culturelles limitées ». Le texte de conclusion indique que « leur faible niveau de lecture paraît être au centre de leurs difficultés scolaires et culturelles ». On voit donc de manière assez nette qu’avec la mise en place des pivots culturels comportant des activités physiques, un atelier de peinture et une bibliothèque, l’action du pivot étant explicitement centrée sur le livre, ATD se dote de dispositifs spécifiquement culturels qui vont nécessairement conduire progressivement à une définition culturelle du manque, des lacunes dans les populations pauvres. Mais si c’est la lecture - et ça, c’est le deuxième point - qui va s’avérer la pratique la plus discriminante, c’est parce que parmi l’ensemble des activités pratiquées (danse, peinture, lecture) il s’agit non seulement de celle que l’on a décidée de placer au centre - je rappelle la formule : « Le livre est le centre du pivot culturel » - mais il s’agit aussi de celle qui est la plus codifiée, celle qui, attachée à 3 siècles d’histoire scolaire, produit plus spontanément des différences visibles et objectivables entre les pratiquants. On parle de « faible niveau de départ », d’« insuffisantes connaissances des mécanismes de lecture », etc. Très concrètement, les militants disposent de beaucoup moins de grilles d’évaluation et de hiérarchisation des comportements pour ce qui est des activités physiques et artistiques qui sont justement plus souvent pensées dans la logique d’un épanouissement de l’enfant que dans celle d’une transmission des connaissances : on parle de « s’exprimer par la peinture », de « l’intérêt des peintures du point de vue psychologique », etc. Ainsi, à la différence de la lecture, l’évaluation des activités de peinture conclut que « les enfants sous-prolétariens ne semblent pas avoir notablement des aptitudes différentes des autres enfants ». Le père Joseph Wresinski dans un discours intitulé Les trois refus du mouvement ATD Quart Monde accentue très nettement la dimension culturelle de la pauvreté en faisant du manque de savoir et de culture l’origine et la cause de la pauvreté économique. Je cite Joseph Wresinski : «  Si vous demeurez dans cette misère, c’est parce que vous n’avez pas les moyens de vous en sortir ; c’est que vous n’avez pas reçu l’instruction qui vous aurait permis d’apprendre un métier, de vous forger des amitiés ou des solidarités, de vous exprimer, de comprendre la marche d’un monde qui vous entoure et qui est le vôtre. » Le quart monde devient dans certains textes une population définie essentiellement culturellement par son « ignorance », le terme « ignorance » étant dans un premier temps employé. Le tournant culturel accompli par le mouvement ATD Quart Monde implique un changement dans la manière de parler de la pauvreté. On sait qu’une des spécificités de la conception du monde social du mouvement est l’insistance sur la grande pauvreté : considérer les problèmes en partant des plus pauvres, établir un lien entre illettrisme et pauvreté, voilà des thèmes fréquents que l’on trouve sous la plume des membres d’ATD Quart Monde. Cela étant dit, cette thématique a connu des variations significatives. Entre le début des années 60 où la pauvreté est considérée sous toutes ses dimensions (matérielles, morales, spirituelles) et la fin des années 70 où l’illettrisme est devenu le comble de la misère et de la pauvreté, le tournant culturel a modifié donc la perception que le mouvement avait du monde social. Dans sa préface à l’ouvrage de Jean Labbens La condition sous-prolétarienne datant de 1965, Le père Wresinski parle de pauvreté économique et précise qu’ « elle s’accompagne de privations sur tous les plans : culturelles, physiologiques, sociales et spirituelles. » De même le numéro de la revue Igloo mai-août 1969 portant sur la question de l’exclusion dans ses formes les plus graves développe une série de thèmes dont aucun n’apparaît vraiment comme prédominant : sous-alimentation, difficultés d’enseignement, problèmes de logement, de revenus économiques, etc. Puis progressivement, à partir de la fin des années 70, l’illettré devient le symbole par excellence de la misère, l’illettrisme le comble de la pauvreté, la pire des injustices, voire la cause des exclusions, notamment économiques. Par exemple, Claude Ferrand écrit que « le père Joseph savait que la plus grande souffrance des très pauvres est de rester dans un état d’ignorance qui les condamne à l’inutilité et à l’insignifiance. » Nous sommes passés donc du manque de culture comme l’une des souffrances parmi d’autres à la plus grande souffrance qui puisse exister. Mais en lisant les discours sur la misère ou la pauvreté produits par ATD Quart Monde avant que la question de l’illettrisme ne se détache du lot et ne s’autonomise - et on verra qu’elle s’autonomise hors d’ATD Quart Monde - on aperçoit à quel point les thématiques et la rhétorique se sont déplacées du pauvre vers l’illettré sans se transformer. Une lecture rétrospective permet de réaliser à quel point ce qui a été dit du pauvre va progressivement s’appliquer mot pour mot à celui qu’on appellera d’abord l’« ignorant » ou l’« inculte » puis l’« illettré ». En lisant la conférence intitulée Echec à la misère prononcée à la Sorbonne par l’abbé Joseph Wresinski le premier juin 1983, on se rend bien compte du fait que celui-ci a transféré une argumentation qui portait initialement sur la misère pour l’appliquer à l’illettrisme : « La misére, écrit-il, c’est l’homme ne pouvant rien maîtriser dans son corps, dans sa pensée ni dans sa vie. » Appliquée à l’illettrisme qui devient un équivalent de la misère ou de comble de la misère, la formule est de toute évidence plus contestable et c’est pourtant ce genre de propos - l’impuissance à maîtriser son destin, à organiser sa pensée, à maîtriser son environnement - qui perdure depuis, jusque sous la plume des experts médiatiques de la question.

(L’autonomisation du problème social « illettrisme »)

En 1983, tout le travail social et symbolique d’AQTD Quart Monde commence à se faire sentir. Une commission est chargée par le Premier ministre de l’époque Pierre Mauroy de réfléchir sur le problème de l’illettrisme et aboutira en 1984 tout d’abord à la publication d’un rapport officiel au Premier ministre Des illettrés en France puis à la création du GPLI, le Groupe Permanent de Lutte contre l’Illettrisme. La passation-transformation du problème de l’illettrisme des militants, à qui l’on demande un engagement total et durable, à l’Etat est un passage qu’on pourrait décrire, avec un sociologue allemand qui s’appelle Max Weber, comme celui qui mène des prophètes aux bureaucrates, des missionnaires aux fonctionnaires du temple. Les fonctionnaires du temple disposent évidemment de beaucoup plus de moyens financiers permettant le financement d’actions, de recherches, de moyens d’informations auprès des grands organismes de recherche tels que l’INSEE ou l’INED, de réseaux institutionnels sur lesquels elle peut appuyer son action. L’illettrisme devient alors une affaire d’Etat. Entre 1977-1978 où ATD Quart Monde commence à parler d’illettrisme et 1983, il a fallu des années hors Etat, hors soutien public ; ça a été un long cheminement pour ces militants. L’Etat s’appropriant le problème, le prenant à sa charge, elle arrive au moment où elle prêche des semi-convertis puisqu’il y a déjà eu un début de campagne médiatique sur la question de l’illettrisme, notamment en 1983. Le rapport au Premier ministre Des illettrés en France construit la catégorie « illettrisme » en autonomisant un problème spécifique tout en le raccrochant à d’autres problèmes sociaux pour s’appuyer sur des acteurs (formateurs, travailleurs sociaux, enseignants, éducateurs) susceptibles d’être mobilisés pour lutter contre ce qu’on va appeler un fléau. En effet l’histoire de la définition de leurs fonctions les amène à s’occuper d’autres problèmes sociaux. Il y a ainsi une tension visible dans ce texte entre la désignation des catégories concernées par l’illettrisme - « jeunes en difficultés », « détenus », « milieux populaires », « milieux sous-prolétaires », « fractions inférieures de la classe populaire », « bas niveaux de qualification », etc. - et l’affirmation de la spécificité du problème qui ne concerne donc pas un ensemble d’individus qui pourraient tout aussi bien être désignés par un autre substantif. Le problème qui se pose à ceux qui veulent constituer un problème social, c’est que par exemple dans le cas de l’illettrisme, si tous les illettrés étaient pauvres et s’il n’y avait que des pauvres illettrés, alors une lutte contre la pauvreté suffirait à éradiquer le problème de l’illettrisme. Donc, l’effort de ceux qui parlent de l’illettrisme consiste à autonomiser le problème pour ne pas le réduire à des populations autrement désignables. Et puis on tisse des liens entre ce problème autonomisé et d’autres problèmes qui sont déjà constitués. On va décliner le problème : Illettrisme et pauvreté, illettrisme et précarité, illettrisme et insertion, Illettrisme et RMI, illettrisme et jeunesse en difficultés, illettrisme et santé, illettrisme et entreprises, et prisons, et armées, et administrations publiques, et bibliothèques, et culture, et enfance ou petite enfance, et milieu rural. Dans cette simple liste, je vous ai à peu près cité la grande majorité des journées d’études, des colloques, des publications qui ont eu lieu au cours des quinze dernières années. On a comme ça décliné le thème en le raccrochant à d’autres problèmes.

Le problème social « illettrisme » s’est développé en fait parallèlement à celui d’échecs scolaires ; il en est en quelque sorte le demi-frère puisqu’il concerne en principe les populations sorties du système scolaire mais que l’on continue à évaluer à l’aune de compétences scolaires, compétences scolaires qui se sont largement secondarisées puisqu’on est passé d’une définition du lire/écrire du type lecture/déchiffrage à lecture/compréhension et du type écriture/copie à écriture/rédaction. Le problème de l’illettrisme partage pour partie les mêmes grandes conditions objectives, notamment institutionnelles, d’apparition que celui d’échec scolaire et tend aujourd’hui à se substituer à lui puisqu’on qualifie d’illettré, au mépris d’une grande partie des définitions en circulation les enfants encore scolarisés, le cabinet de Ségolène Royal ayant même parlé en 1999 du rôle de l’école maternelle dans la prévention de l’illettrisme. L’illettrisme ne peut apparaître que lorsque des adultes sont d’une manière comme d’une autre, par stages de reconversion, par stages d’insertion sociale, de formation, à nouveau scolarisés. C’est la scolarisation des adultes pour des raisons de crise de l’emploi qui amène à une vision scolaire de la société à grande ampleur. Cette vision existait ; il y a toujours eu des petites lettres dans les journaux de professeurs s’indignant du nombre de fautes d’orthographe des journalistes, des commerçants, etc. Mais pour avoir une vision de grande ampleur, il a fallu qu’on soit dans cette situation qu’un grand nombre d’adultes au chômage ou ayant du mal à trouver un emploi se retrouve sur les bancs de la formation. Cette scolarisation effective, cette remise économiquement forcée sur les bancs de la formation s’accompagne d’une scolarisation plus symbolique lorsque la France devient une grande salle de classe avec la dictée de Bernard Pivot, par exemple, ou bien lorsque la population française est jugée et évaluée dans des discours sociaux ou des enquêtes statistiques - de l’INSEE notamment - à partir de critères scolaires propres soit à l’école primaire, au secondaire ou à l’université. La force sociale désormais dès lors que le problème est pris en charge par l’Etat est à la mesure de sa capacité à incorporer ou à recycler d’anciennes questions qui vivaient jusque là parallèlement sans trouver le lieu de leur rassemblement. Par exemple, lorsqu’un auteur, institutrice puis enseignante en institut médico-éducatif, désigne en 1989 dans un ouvrage comme « illettrés » des enfants et des adolescents jusque là davantage qualifiés d’« inadaptés », d’« anormaux » ou de « débiles légers », elle contribue à la requalification des ces enfants et adolescents scolarisés dans l’enseignement spécialisé à partir du critère du lire/écrire. Les enfants n’ont, eux, « ontologiquement » pas changé et pourtant ils ne sont plus socialement tout à fait les mêmes puisque les modes de désignation qu’on leur applique et du même coup les manières de penser les solutions à leurs problèmes sont modifiés. En dépit des tentatives de fixation du sens du mot par des instances officielles, le flou sémantique réel du terme, individuellement souvent regretté mais pourtant collectivement entretenu, permet la mise en cohérence d’un ensemble hétéroclite : parvenir à ce que soient assemblés sous la même bannière« la lutte contre l’illettrisme » des professionnels extrêmement variés est le tour de force qu’ont réussi à produire collectivement mais sans aucune concertation les producteurs de discours sur l’illettrisme. Se trouvent ainsi réunis sous la même bannière les pédagogues luttant contre l’échec scolaire, les différents acteurs du soutien scolaire, les psychologues et les orthophonistes s’interrogeant sur la dyslexie et la dysorthographie, les formateurs chargés de l’alphabétisation des populations immigrées, les formateurs d’entreprises cherchant à former des bas niveaux de qualification, les travailleurs sociaux responsables des publics en difficultés d’insertion, les responsables de missions locales d’insertion, les spécialistes de la réinsertion (détenus, jeunes délinquants...), les associations caritatives travaillant auprès de populations pauvres, les bibliothécaires, les enseignants, les responsables culturels luttant pour diminuer le nombre de faibles lecteurs, ceux qui rapprochant la notion l’illettrisme de celle d’ignorance n’hésitent pas à parler d’« illettrisme culturel », ceux (artistes, journalistes culturels, enseignants) qui luttent pour la défense de la langue française et notamment de son orthographe et ceux enfin - mais on en trouverait encore d’autres, j’imagine - écrivains, philosophes, essayistes déplorant la fin de la civilisation écrite et « la défaite de la pensée ». Lieu commun discursif de nombreux problèmes réels mais aussi de nombreux fantasmes sociaux qui n’ont parfois que peu de liens entre eux, l’illettrisme est devenu un mythe social collectivement entretenu. Une fois constitué socio-politiquement, l’illettrisme devient une catégorie dominante parmi d’autres - ce n’est pas évidemment la seule - de perception du monde social et malgré son flou, impose tout de même une manière de voir le monde et notamment sous un angle essentiellement culturel plutôt qu’économique ou politique. On a ainsi clairement affaire avec la catégorie d’illettrisme à une catégorie « attrape-tout », extensible ou redéfinissable à loisir et permettant du même coup à des acteurs et des actions très différentes de revendiquer le label « lutte contre l’illettrisme ». Le flou sémantique n’est donc pas un défaut ou le signe d’un dysfonctionnement social mais la condition même de la rentabilité et de l’utilité sociale de la notion.

(Des discours placés sous le signe de l’ethnocentrisme culturel)

Les discours sur l’illettrisme livrent aussi de multiples manifestations de ce que l’on peut appeler la vision ethnocentrique des lettrés ou encore l’ethnocentrisme culturel. L’absolutisation ou la sublimation au sens de « porter au sublime » des traits de sa propre culture conduit classiquement à découper tous les beaux costumes - « pleine humanité », « véritable citoyenneté », « bonheur authentique », « vraie intelligence », « vraie vie » - à sa taille et à juger de la petitesse ou de la grandeur de tout le genre humain à partir de ces costumes sur mesure. Les propos sur « l’excellence », sur « le plein accomplissement des potentialités humaines, » sur « l’existence accomplie », sur « l’essence humaine en sa forme la plus achevée » sont des manières de boucler sur soi les limites de l’existence considérée comme étant digne d’être vécue et de mettre à distance discrètement ou parfois même rageusement ceux qui sont les plus éloignés de la définition de soi. L’ethnocentrisme des groupes humains est un grand classique de l’anthropologie. André Leroi-Gourhan disait qu’ils amènent à assimiler leur ethnie « à une sorte de moi idéal réunissant les qualités du bien et du beau » [2]. Les groupes sont ethnocentriques par définition ; ils regardent leur propre culture, désignent les limites de l’humanité à partir des limites de leur territoire, de leur communauté et renvoient les autres à du non-humain. Lévi-Strauss disait que certaines tribus s’appelaient les « complets » : « nous sommes les complets » ; donc les autres sont évidemment dans l’incomplétude... Parfois, le nom « homme » est réservé à ceux qui appartiennent au groupe. Que le groupe soit « tribu », « village », « nation », « classe » ou « fraction de classe », il peut décider de contenir l’humanité ou l’excellence humaine dans les limites de son territoire en renvoyant le hors-limites à du non-humain ou à du moins qu’humain. Au sein d’un même groupe social, les catégories d’individus stigmatisées sont victimes du même type de traitement. « Il va de soi, écrivait le sociologue nord-américain Erving Goffman, que par définition nous pensons qu’une personne ayant un stigmate n’est pas tout à fait humaine. » C’est ainsi qu’un linguiste [3] peut écrire en 1998, avec toute la bonne conscience possible du lettré préoccupé par l’illettrisme, que les enfants en difficulté avec la langue orale ou écrite seront « moins humains que les autres : plus vulnérables aux discours sectaires et intégristes, plus facilement séduits par des explications simplistes et définitives, plus portés à la violence immédiate, ils seront ennemis naturels de l’étranger et de l’inconnu ». Qualifiés par le même auteur de « bons en rien », « moins humains que les autres », les illettrés apparaissent comme de véritables barbares. C’est le même ethnocentrisme lettré qui se manifeste lorsqu’on lit chez un autre auteur essayiste [4] que « le livre est l’autre nom du procès de l’humanisation de l’homme, qu’on ne peut donc qu’éprouver le sentiment d’une douleur devant une répartition des choses et de la société qui consiste à savoir priver le plus grand nombre du puissant secours de la culture, de la lecture et des livres par où l’on devient homme » ; ou encore que « le manque de livres ne fait pas mourir le corps ; il ne fait pas mourir l’âme ou l’esprit ; il empêche seulement l’homme d’être, de devenir homme ». Inutile de préciser ici ce que cette définition de la pleine humanité par le livre et plus précisément encore dans le cas de ce dernier auteur de la littérature présuppose d’infra-humanité, c’est à dire d’exclusion brutale d’une majorité d’hommes et de femmes du règne de l’humain. Le sentiment qui traverse celui qui travaille sur les discours publics concernant l’illettrisme est finalement assez curieux : il finit par se demander pourquoi tant de personnes parlent si bizarrement du monde social et d’où leur viennent ces étranges habitudes discursives qu’ils ont contractées. En effet, à y regarder de près, nombre de discours sur l’illettrisme parlent de tout autre chose que de la question censée être traitée et c’est bien pour ça que je parle de tout autre chose que du sujet qui est désigné par le terme illettrisme.

De quoi parlent ces discours en fait ? Ils nous donnent à voir une cartographie mythique des places symboliques qu’il convient d’envier pour atteindre sa propre vérité, le « bonheur », l’« épanouissement personnel », l’« autonomie », la « vraie citoyenneté », le « pouvoir sur soi et sur la vie », la « maîtrise de soi et de son environnement », la « dignité humaine » et évidemment, valeur suprême, l’« humanité ». L’accès à l’écrit est censé pouvoir nous apporter tout cela et si nous étions encore collectivement gouvernés par des principes religieux, nul doute que les discours nous promettraient le paradis. Les discours parlent en creux de la place des illettrés qu’il faut à tout prix éviter pour ne pas tomber dans le nomansland informe de la sous-citoyenneté, de l’absence de la maîtrise du sens de sa vie, de la non-humanité, de l’indignité, de l’incapacité à être ou à vivre, etc. Il est d’ailleurs tout à fait révélateur que si les démunis sont facilement désignables ( les illettrés), les autres (non-illettrés) se définissent essentiellement par ce qu’il ne sont pas, par ce à quoi heureusement ils échappent. En effet, on peut difficilement opposer « lettré » à « illettré » étant donné la connotation savante du premier terme. La catégorie est donc parfaite pour rassurer tous ceux qui se sentent non-illettrés mais qui ne pourraient toutefois pas s’autodéfinir comme des lettrés. Et elle rassure, comme on l’a vu, au-delà du raisonnable : les non-illettrés accèdent à l’épanouissement de leur personnalité individuelle, au bonheur, à la participation entière à la vie économique, politique, sociale de leur pays, etc. Il y a - qui pourrait raisonnablement le contester - de la surenchère dans la description de la vie des uns et de la presque non-vie des autres. Mais cela n’a rien d’étonnant si on considère que ces descriptions sont celles d’une cartographie symbolique et non d’une situation réelle. Il s’agit là d’une petite mythologie de dominants plutôt lettrés sur le thème de la vie qui mérite d’être vécue, de l’existence accomplie. On pourrait ici paraphraser ce qu’écrivait le sociologue allemand Max Weber à propos de l’église pour définir le travail social qu’effectuent les professionnels des discours publics lorsqu’ils décrivent aujourd’hui à propos de l’illettrisme ou à propos d’autres thèmes dignité et indignité, bonheur et malheur, raisons de vivre et absence de raisons de vivre. On dirait alors - je paraphrase Max Weber - que les professionnels de discours sur le monde social sont des agents qui revendiquent avec plus ou moins de succès le monopole de la contrainte psychique légitime sur les citoyens en tant qu’ils dispensent ou refusent les biens de salut terrestre au sens de « raisons d’exister ». On donne des raisons d’exister à certains et on dit à d’autres qu’ils n’ont aucune raison d’exister, en tout cas dignement.

(Conclusion)

Que conclure de tout cela ? Progressivement du début des années 60 à la fin des années 90, c’est donc non seulement des problèmes publics, politiques (la démocratie, la citoyenneté, l’accès à l’emploi) mais aussi des questions privées ou éthiques telles que l’épanouissement individuel, l’accomplissement personnel, la dignité, le bonheur ou l’humanité qui vont être pris dans le grand tournant culturel et être culturellement redéfinies. La culture légitime et particulièrement la culture scolaire générale est presque devenue la mesure de toute chose y compris de la vertu. Etre un homme complet, épanoui, heureux, c’est être un homme cultivé. On a donc fini par penser qu’un homme de bien (qui fait le bien), de même qu’un homme qui vit bien était nécessairement un homme de bien culturel. Nombreux sont aujourd’hui les intellectuels français à établir un lien de causalité entre absence de culture et violence. Par exemple, après avoir affirmé que l’amour de la langue est de moins en moins répandu en France, un philosophe français [5] déclarait en 1999 : « Je crois qu’il y a un rapport entre cette déperdition de la langue et la violence dans les écoles : parce que moins vous avez de langue à votre disposition, plus vous êtes tenté par les choix simplistes donc par la brutalité. Et le retour de la violence physique dans notre civilisation, ce qui est la grande surprise de la fin du vingtième siècle, elle doit se penser dans le cadre de cette déperdition générale de la langue. » C’est aussi un linguiste français qui soutient depuis plusieurs années que ce qu’il appelle la « langue illettrée » [6] de même que celle utilisée dans les banlieues par les jeunes interdirait « toute tentation de relation pacifique, tolérante et maîtrisée avec un monde devenu hors de portée des mots, indifférent au verbe car elle n’aurait pas le pouvoir de créer un temps de sereine négociation linguistique propre à éviter le passage à l’acte et l’affrontement physique ». Ces intellectuels pensent même parfois que c’est le manque de culture qui entraîne vers tous les extrêmismes, vers l’intolérance, vers le racisme, vers la xénophobie.

Mais d’où peut bien nous venir cette certitude, sociologiquement et historiquement infondée, selon laquelle la Culture apporterait nécessairement tolérance, largeur d’esprit et capacité de compréhension et impliquerait forcément une vision et une pratique pacifiée du monde social ? D’où vient cette certitude que la compréhension du monde assagit inévitablement les êtres et les rend obligatoirement meilleurs, plus pacifiques, plus tolérants, bref, que la Culture est aussi Morale ? Si on plaçait durablement - par simple variation imaginaire - ces intellectuels qui sont hautement cultivés et la plupart du temps hautement scolarisés dans des conditions durables de désespérance économique et sociale que connaissent justement ces jeunes en échec scolaire et au chômage, vivant dans des familles atteintes par les effets dévastateurs des mutations du système économique, peut-on penser qu’ils garderaient indéfiniment cette distance cultivée et raisonnable au monde social, loin de toute envie, de violence et d’agressivité ? En fait, en dehors des effets socialisateurs secondaires mais néanmoins puissants de l’action pédagogique en matière de disciplinarisation des corps, un gros volume de capital scolaire en soi ne protège en rien de la barbarie ou de la violence et implique nullement l’acquisition de dispositions morales telles que la loyauté, le souci d’autrui, l’écoute, la gentillesse, le rapport pacifié aux autres... A force de rabattre l’éthique sur le culturel, on a fini par oublier que ces deux notions n’étaient pas nécessairement confondues. La haute culture scolaire et extra-scolaire des hauts dirigeants des partis d’extrême droite (médecins, polytechniciens, universitaires, avocats) n’est jamais parvenue à les protéger de la simplification politique, de l’intolérance la plus élémentaire et parfois même de la violence physique. La bassesse morale et politique est compatible avec une haute culture scolaire. Immoralité et fort volume de capital culturel peuvent malheureusement faire bon ménage et il ne faudrait pas juger trop vite la moralité et la vertu à partir du degré de la connaissance scolaire ou de compétences culturelles ou sur la base du volume des actes culturels en laissant du même coup planer dangereusement un doute sur la vertu de ceux (classes populaires, rurales et urbaines) qui sont les plus éloignés des formes les plus légitimes de culture. La fantastique promotion d’un problème tel que celui de l’illettrisme apparaît ainsi comme un symptôme parmi d’autres de cette nouvelle centralité de la culture essentiellement littéraire ou livresque dans la perception du monde social et de ses problèmes. J’ai essayé tout au long de cette conférence de rappeler que de l’illettrisme, facteur parmi d’autres d’exclusion, nous sommes passés historiquement à l’illettrisme source, cause, symbole ou forme suprême de l’exclusion. Cette inflexion du discours qui a pu s’observer à l’origine à l’intérieur même de l’inventeur de la notion, va se diffuser très largement vers l’extérieur et sera accompagnée et magnifiée par des intellectuels, essayistes, philosophes, linguistes et professionnels de la culture qui font du manque de lecture ou des difficultés d’écriture le comble de la misère humaine. La question que je me pose à la fin de ce cheminement analytique sur le continent des discours sur l’illettrisme est de savoir ce que nous avons collectivement à gagner mais surtout à perdre en parlant du monde social de cette manière.


[1] L’option a été prise, concernant la mise en forme, de dégager le plan de l’exposé pour en faciliter la lecture. Les différentes parties sont présentées entre parenthèses pour marquer la séparation d’avec les propres dires de l’auteur.

[2] La citation n’a pas pu être vérifiée. Elle est peut-être plus étendue que l’expression qui a été mise entre guillemets.

[3] A Bentolila, "Le vrai chantier de l’école", Libération, lundi 5 octobre 1998

[4] Danièle Sallenave, Le don des morts, Gallimard, 1991

[5] La référence de cette délicieuse citation n’a pas été retrouvée. Elle émane sans doute d’Alain Finfielkraut (d’autant que Lahire y fait explicitement allusion plus haut lorsqu’il parle de "la défaite de la pensée").

[6] Il s’agit encore d’A. Bentolilia.



-  En savoir plus : Bernard Lahire, L’invention de l’"illettrisme". Rhétoriques publiques éthiques et stigmates, La Découverte, 1999

-  La conférence est disponible (avec beaucoup d’autres !) sur le site de l’Université de tous les Savoirs



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