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  Il y a le Don Quichotte de Bourdieu et il y a celui de Foucault. Habitus clivé ou changement épistémique ?


Michel Foucault - Don Quichotte

les mots et les choses, éd. Gallimard, 1966, p. 60-63


Il y a le Don Quichotte de Bourdieu qui en a fait le paradigme de l’habitus clivé : les dispositions du héros ne sont plus ajustées à la réalité sociale présente. Il y a le Don Quichotte de Foucault. Pour celui-ci, le roman marque symboliquement le déclin de l’épistémè de la Renaissance fondée sur les jeux des ressemblances et des signes : les mots et les choses cessent de se confondre ; le langage se replie sur lui-même. C’est désormais autour de la représentation que s’articulera la pensée de l’âge classique.


Don Quichotte n’est pas l’homme de l’extravagance mais plutôt le pélerin méticuleux qui fait étape devant toutes les marques de la similitude. Il est le héros du même. Pas plus que de son étroite province, il ne parvient à s’éloigner de la plaine familière qui s’étale autour de l’Analogue. Indéfiniment, il la parcourt, sans franchir jamais les frontières nettes de la différence, ni rejoindre le coeur de l’identité. Or, il est lui-même à la ressemblance des signes. Long graphisme maigre comme une lettre, il vient d’échapper tout droit du bâillement des livres. Tout son être n’est que langage, texte, feuillets imprimés, histoire déjà transcrite. Il est fait de mots entrecroisés ; c’est de l’écriture errant dans le monde parmi la ressemblance des choses. Pas tout à fait cependant : car en sa réalité de pauvre hidalgo, il ne peut devenir le chevalier qu’en écoutant de loin l’épopée séculaire qui formule la Loi. Le livre est moins son existence que son devoir. Sans cesse il doit le consulter afin de savoir que faire et que dire, et quels signes donner à lui-même et aux autres pour montrer qu’il est bien de même nature que le texte dont il est issu. Les romans de chevalerie ont écrit une fois pour toutes la prescription de son aventure. Et chaque épisode, chaque exploit seront signes que Don Quichotte est en effet semblable à tous ces signes qu’il a décalqués.

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Mais s’il veut leur être semblable, c’est qu’il doit les prouver, c’est que déjà les signes (lisibles) ne sont plus à la ressemblance des êtres (visibles). Tous ces textes écrits, tous ces romans extravagants sont justement sans pareils : nul dans le monde ne leur a jamais ressemblé ; leur langage infini reste en suspens, sans qu’aucune similitude vienne jamais le remplir ; ils peuvent brûler tout et tout entiers, la figure du monde n’en sera pas changée. En ressemblant aux textes dont il est le témoin, le représentant, le réel analogue, Don Quichotte doit fournir la démonstration et apporter la marque indubitable, qu’ils disent vrais, qu’ils sont bien le langage du monde. Il lui imcombe de remplir la promesse des livres. A lui de refaire l’épopée, mais en sens inverse : celle-ci racontait (prétendait raconter) des exploits réels promis à la mémoire ; Don Quichotte, lui, doit combler de réalité les signes sans contenu du récit. Son aventure sera un déchiffrement du monde : un parcours minutieux pour relever sur toute la surface de la terre des figures qui montrent que les livres disent vrai. L’exploit doit être preuve : il consiste non pas à triompher réellement - c’est pourquoi la victoire n’importe pas au fond - mais à transformer la réalité en signe. En signe que les signes du langage sont bien conformes aux choses elle-mêmes. Don Quichotte lit le monde pour démontrer les livres. Et il ne se donne d’autres preuves que le miroitement des ressemblances.

Tout son chemin est une quête aux similitudes : les moindres analogies sont sollicitées comme des signes assoupis qu’on doit réveiller pour qu’ils se mettent de nouveau à parler. Les troupeaux, les servantes, les auberges redeviennent le langage des livres dans la mesure où ils ressemblent aux châteaux, aux dames et aux armées. Ressemblance toujours déçue qui transforme la preuve cherchée en dérision et laisse indéfiniment creuse la parole des livres. Mais la non-similitude elle-même a son modèle qu’elle imite servilement : elle le trouve dans la métamorphose des enchanteurs. Si bien que tous les indices de la non-ressemblance, tous les signes qui montrent que les textes écrits ne disent pas vrai, ressemblent à ce jeu de l’ensorcellement qui introduit par ruse la différence dans l’indubitable de la similitude. Et puisque cette magie a été prévue et décrite dans les livres, la différence illusoire qu’elle introduit ne sera jamais qu’une similitude enchantée. Donc un signe supplémentaire que les signes ressemblent bien à la vérité.

Don Quichotte dessine le négatif du monde de la Renaissance ; l’écriture a cessé d’être la prose du monde ; les ressemblances et les signes ont dénoué leur vieille entente ; les similitudes déçoivent, tournent à la vision et au délire ; les choses demeurent obstinément dans leur identité ironique : elles ne sont plus que ce qu’elles sont ; les mots errent à l’aventure, sans contenu, sans ressemblance pour les remplir ; ils ne marquent plus les choses ; ils dorment entre les feuillets des livres au milieu de la poussière. La magie qui permettait le déchiffrement du monde en découvrant les ressemblances secrètes sous les signes ne sert plus qu’à expliquer sur le mode délirant pourquoi les analogies sont toujours déçues. L’érudition qui lisait comme un texte unique la nature et les livres est renvoyée à ses chimères : déposée sur les pages jaunies des volumes, les signes du langage n’ont plus que pour valeur la mince fiction de ce qu’ils représentent. L’écriture et les choses ne se ressemblent plus. Entre elles, Don Quichotte erre à l’aventure.

Le langage pourtant n’est pas devenu tout à fait impuissant. Il détient désormais de nouveaux pouvoirs, et qui lui sont propres. Dans la seconde partie du roman, Don Quichotte rencontre des personnages qui ont lu la première partie du livre. Le texte de Cervantès se replie sur lui-même, s’enferme dans sa propre épaisseur et devient pour soi objet de son propre récit. La première partie du livre joue dans la seconde le rôle qu’assumaient au début les romans de chevalerie. Don Quichotte doit être fidèle à ce livre qu’il est réellement devenu ; il a à le protéger des erreurs, des contrefaçons, des suites apocryphes ; il doit ajouter les détails omis ; il doit maintenir sa vérité. Mais ce livre Don Quichotte lui-même ne l’a pas lu et n’a pas à le lire puisqu’il est en chair et en os. Lui, qui à force de lire des livres était devenu un simple signe errant dans le monde qui ne le reconnaissait pas, le voilà devenu malgré lui et sans le savoir, un livre qui détient sa vérité, relève exactement tout ce qu’il a fait, dit et vu et pensé, et qui permet enfin qu’on le connaisse tant il ressemble à tous ces signes dont il a laissé derrière lui le sillage ineffaçable. Entre la première et la seconde partie du roman, dans l’interstice de ces deux volumes, et par leur seul pouvoir, Don Quichotte a pris sa réalité. Réalité qu’il ne doit qu’au langage, et qui reste entièrement intérieure aux mots. La vérité de Don Quichotte n’est pas dans le rapport des mots au monde mais dans cette mince et constante relation que les marques verbales tissent d’elles-mêmes à elles-mêmes. La fiction déçue des épopées est devenu le pouvoir représentatif du langage. Les mots viennent de se refermer sur leur nature de signes.

Don Quichotte est la première des oeuvres modernes puisqu’on y voit la raison cruelle des identités et des différences se jouer à l’infini des signes et des similitudes ; puisque le langage y rompt sa vieille parenté avec les choses, pour entrer dans cette souveraineté solitaire d’où il ne réapparaîtra, en son être abrupt, que devenu littérature ; puisque la ressemblance entre là dans un âge qui est pour elle celui de la déraison et de l’imagination. La similitude et les signes une fois dénoués, deux expériences peuvent se constituer et deux personnages apparaître face à face. Le fou, entendu non pas comme malade mais comme déviance constituée et entretenue, comme fonction culturelle indispensable, est devenu, dans l’expérience occidentale, l’homme des ressemblances sauvages. Ce personnage, tel qu’il est dessiné dans les romans ou le théâtre de l’époque baroque, et tel qu’il s’est institué peu à peu jusqu’à la psychiatrie du dix-neuvième siècle, c’est celui qui s’est aliéné dans l’analogie. Il est le joueur déréglé du Même et de l’Autre. Il prend les choses pour ce qu’elles ne sont pas, et les gens les uns pour les autres ; il ignore ses amis, reconnaît les étrangers ; il croit démasquer et il impose un masque. Il inverse toutes les valeurs et les proportions, parce qu’il croit à chaque instant déchiffrer des signes : pour lui les oripeaux font un roi.



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