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  Pour une décroissance de l’idée de décroissance ou pourquoi ses promoteurs se trompent d’adversaire.


René Passet - Querelles byzantines autour de la croissance

Conférence organisée par les Amis du Monde diplomatique de Strasbourg (18-01-2005)


Bref résumé des premières minutes de la conférence

L’économiste entre d’emblée dans le vif du sujet : son désaccord profond avec ceux qui se positionnent contre l’idée de développement, en particulier Serge Latouche et Edgar Morin. Il assimile leurs réflexions à celles qui étaient menées par les savants byzantins en 1453 : alors que la ville était assiégée par les armées turques, ils se querellaient sur le sexe des anges. Tout en nous assurant de son estime et de son amitié pour les concernés, il ne nous garantit pas qu’il ne se laissera pas de temps en temps emporter par la passion. Nous voilà prévenus ;)


Je voudrais simplement voir trois choses :
-  d’abord essayer d’identifier ces armées auxquelles nous nous opposons. Je veux dire définir le mal qu’il nous faut combattre et les problèmes qu’il nous faut résoudre.
-  quand j’aurai fait ça, j’essaierai de vous dire quelle est la réponse de nos amis partisans de la décroissance. Moi, je crois que cette réponse se situe au niveau de la discussion sur le sexe des anges.
-  et comme je ne veux pas m’arrêter sur une critique, je vous dirai dans un troisième point la façon dont moi je vois les choses. Mais ceci en toute amitié. Le débat reste ouvert entre Edgar Morin, Serge Latouche et moi. Je pense que nous continuerons à nous serrer longtemps la main.

(Identifier les armées ennemies !)

Alors, l’adversaire qui nous encercle, celui que nous devons combattre, il est clairement identifié : c’est le modèle de croissance que le modèle de néolibéralisme impose au monde, un certain type d’économie qui sécrète un certain modèle de développement et c’est ce développement qui inflige au monde un certain nombre de conséquences qu’il nous faut combattre. Je voudrai vous dire en deux mots ce qu’est cette économie néo-libérale, ce qui en résulte et comment précisément elle déforme ces questions de développement, de croissance et de développement durable. Elle s’est imposée dans les années 80. Sous Reagan aux Etats-Unis et Mme Thatcher en Angleterre, on a pratiqué une certaine politique : une politique de libéralisation des capitaux dans le monde. Mais l’affaire venait de loin, de la société du Mont-Pélerin. Il y avait dans l’ombre un certain nombre d’économistes ultra-libéraux, comme Hayek par exemple - d’autres moins ultra mais tout aussi libéraux et qui ont fini par se séparer d’eux, comme le français Maurice Allais - qui se sont réunis pour confronter leur vision du monde. Et puis les plus durs d’entre eux ont continué comme une société secrète ; en influençant les gouvernements, ils réussirent à infléchir la marche du monde dans le sens qui est le leur. Ce néolibéralisme, il a ses tables de la loi, sa bible ; c’est ce que l’on appelle « le consensus de Washington ». Celui-ci regroupe autour d’une dizaine de commandements les préceptes essentiels que l’économie libérale devra faire appliquer à l’échelle du monde : libre circulation des capitaux, libre circulation des marchandises, dépérissement de l’Etat, privatisations, règne du marché, etc. Il y a là un texte sacré. Il y a comme dans tout mouvement de cet ordre des prophètes comme Hayek (qui a écrit un livre redoutable dans lequel il essayait de montrer que la moindre concession faite à l’intervention de l’Etat menait nécessairement les économies et le monde à la dictature), Friedman et l’école de Chicago. Voilà les prophètes. Et puis ils ont eu leurs guides ; je les ai cités tout à l’heure ; ceux qui les ont menés à travers un désert redoutable et désespérant. Sous la houlette éclairée de M. Reagan et Mme Thatcher, les cohortes ont franchi ce désert et ont réussi à infliger leur ordre, à appliquer leur politique néolibérale. De cette politique je ne retiendrai qu’une clause essentielle : la libre circulation des capitaux dans le monde, la suppression des contrôles de change à l’échelle du monde au moment où l’évolution technologique, ordinateurs, l’informatique, font du monde un réseau extrêmement serré. Ce que le Catalan Manuel Castels, qui a écrit trois livres magnifiques sur l’économie en réseaux, qualifie de la façon suivante : « le monde vécu comme unité en temps réel ». Aujourd’hui, le monde effectivement est une unité de réseaux, où tout se rejoint par des réseaux et où tout se vit en temps réel. Regardez toutes les catastrophes depuis Manhattan jusqu’à la plus récente ; ce sont des choses que l’on peut suivre en temps réel. Je suis sûr qu’il y a dans cette salle des personnes qui ont pu vivre comme moi à la seconde les évènements, les tragédies de Manhattan. Ce monde est devenu un ; il est devenu cette unité, ce « village planétaire » comme disait Mac Luhan. Dans ce « village planétaire », on libère les mouvements de capitaux ; il n’y a plus de contrôle des nations sur les entrées et les sorties de capitaux. Alors, qu’est-ce qui se passe ? Les capitaux se regroupent dans de vastes concentres, dans de vastes institutions à l’échelle mondiale. Et les grandes institutions, c’est quoi ? Ce sont les fonds de pension, les fonds spéculatifs, les grandes banques financières internationales. Il faut savoir qu’elles regroupent entre elles une quantité de richesses qui représentent plus de 30 000 milliards de dollars à l’échelle du monde, c’est à dire l’équivalent du produit mondial d’une année (la production de toutes les nations du monde en un an). C’est dire si elles font le poids. Il faut savoir aussi qu’on n’a pas libéré seulement les mouvements de capitaux mais le cours des devises. On a laissé librement fluctuer le cours des devises. Friedman nous expliquait que c’est en libérant les fluctuations des devises que l’on réussirait à stabiliser le cours des monnaies au niveau le plus bénéfique (la parité du pouvoir d’achat pour tous) et que l’on irait vers l’équilibre. Grâce à la spéculation financière, le monde connaîtrait enfin une ère de stabilité comme il n’avait pas connu. Or une journée de spéculation sur devises dans le monde aujourd’hui représente l’équivalent de toutes les réserves d’or et de devises de toutes les banques centrales dans le monde. C’est dire que lorsque la spéculation s’attaque à une monnaie - on connaît ça moins maintenant en Europe - elle est capable de mettre par terre une monnaie. C’est la livre sterling avec Soros, le système monétaire européen avec Soros encore une fois. Voyez la puissance ; les firmes des grandes entreprises sont obligées de passer par ces fonds et par leurs conditions pour se financer. Il faut voir le livre de Gilles Ménage, Mars à la corbeille dans lequel on essaie de nous montrer combien désormais la démocratie s’est établie puisque chaque petit actionnaire intervient dans les grandes décisions internationales. Et il faut voir comment ces capitaines d’industrie que nous voyons arrogants, lorsqu’ils se présentent devant ces fonds de pension, se font petits, humbles et respectueux parce que leur financement dépend du bon vouloir de ces fonds et par conséquent du respect par eux des conditions qui leur sont imposées. Je veux dire qu’avec cette concentration, cette libération des capitaux, le pouvoir économique s’est déplacé vers les centres financiers mondiaux. Il se situe désormais au-dessus des Etats. Au-dessus des Etats, vous avez ce pouvoir extraordinaire qu’aucun Etat pris individuellement ne peut contrôler parce que le pouvoir de l’Etat ne dépasse pas les frontières de la nation. On dit aujourd’hui que ce capitalisme s’est fait financier mais qu’est-ce que c’est sinon la forme actuelle de ce régime ? Ce capitalisme financier, comme tout système de pouvoir, impose sa logique. La logique d’un système découle toujours d’un rapport de pouvoir. Là où vous avez comme dans les années 30 un cadre national où les agents dominants sont les syndicats ouvriers, les entrepreneurs capitalistes sous l’arbitrage de l’Etat, vous avez une certaine forme du capitalisme. De nos jours, le pouvoir s’est déplacé et vous avez la finance qui domine tout, vous avez une autre logique qui s’impose et elle est totalement différente de la précédente. On va rejoindre tout le problème de la croissance et du développement. Nous sommes dans ce monde d’interdépendance, dans ce monde en réseaux, un monde où plus que jamais l’économie doit être pensée dans son contexte humain en raison des conséquences sociales. Le discours sur la flexibilité, le chômage veut bien dire qu’on souligne un certain type de relation entre l’économie et la société. On nous explique qu’il faut la flexibilité, du chômage et davantage de travail pour le bonheur des hommes et pour la bonne marche de l’économie. Et bien sûr, dés qu’on touche au phénomène de l’effet de serre, au phénomène de l’environnement, vous voyez que c’est la nature qui est en cause [ironique bien sûr !]. Aujourd’hui l’économie ne peut pas être pensée indépendamment de la relation humaine et de la relation avec la nature. Elle pouvait l’être un temps lorsque les niveaux de vie étaient bas et que la performance quantitative était nécessaire au mieux-être des hommes. Quand les gens ne mangent pas, produire 2 quintaux de blé, ça fait plus de bien-être que n’en produire qu’un. Le social et l’économique vont dans le même sens. Il peut y avoir des problèmes de répartition qui peuvent se poser mais globalement, c’est en faisant plus que l’on fait mieux. Et tant que la nature apparaît d’une telle dimension, tellement immense par rapport aux forces de transformation que représente l’appareil économique, on dit la nature est impérissable ; elle se reproduit d’elle-même ; elle est trop grande pour que les hommes puissent la remettre en cause. Alors on pense l’économie en elle-même. Aujourd’hui, ça n’est plus possible en particulier dans la mesure où l’économie met en péril la survie du milieu naturel ; on ne peut plus dire la nature est un bien libre. Et bien précisément c’est à l’encontre de cette destinée de notre temps que va s’inscrire l’économie telle que nous la connaissons, je veux dire le capitalisme de type financier. (...)

Nous avons connu deux types de situation. Nous avons connu cette période où la nature des choses, la logique du système était telle qu’il y avait une sorte de ce qu’on pourrait appeler un cercle vertueux. Très vite Ford, s’est aperçu que, s’il voulait vendre ses voitures, il fallait qu’il y ait du pouvoir d’achat qui soit distribué dans la société. Donc Ford a été un des premiers à préconiser les hauts salaires, pas parce qu’il avait l’esprit particulièrement social, mais très simplement parce qu’il se disait : « Si je veux vendre mes voitures, il faut qu’il y ait du pouvoir d’achat en face de moi. » En face les syndicats - eux ne le clamaient pas trop - mais ils avaient compris que s’ils voulaient avoir de bons salaires il fallait qu’il y ait de l’investissement ; il fallait créer des richesses ; donc si on voulait créer de l’investissement, on ne pouvait pas tout distribuer ; il fallait aussi qu’il y ait du profit. Autrement dit, on était dans une situation où objectivement salaires et profits se nourrissaient mutuellement ; chacun avait besoin de l’autre pour se développer. On n’était pas dans le paradis où tout fonctionne très bien ; on était dans des situations conflictuelles mais objectivement les intérêts étant convergents, il y avait toujours une solution. Et pendant ces trente années le progrès économique et le progrès social sont allés de pair. Les richesses créées ont bénéficié à tout le monde. Aujourd’hui, dans une économie dominée par les intérêts de la finance, les choses sont totalement différentes. Le revenu dominant, celui de la finance ne se nourrit pas de l’augmentation des autres revenus. Ce n’est pas l’augmentation du salaire qui va accroître les dividendes de l’actionnaire ; c’est le contraire : plus on donne aux salariés moins on distribue de dividendes. Je dirai même que plus on investit dans l’investissement productif, plus dans l’immédiat on est obligé de serrer la vis aux dividendes. Le prélèvement social, ça vient en déduction du dividende. Nous sommes ici dominés par une catégorie de revenus qui ne se nourrit pas de l’augmentation des autres mais des prélèvements qu’il effectue sur les autres d’où ce que l’on peut appeler un cercle vicieux : celui d’une situation de conflits permanents où l’une des clés des grands problèmes économiques et sociaux que nous avons affrontés dans nos nations, c’est le fait du partage des gains de productivité qu’une certaine catégorie d’agents essaie de s’approprier intégralement. Et un bon moyen de se l’approprier, c’est le chômage. Parce que quand on réussit à produire autant avec moins de travail, on pourrait concevoir qu’on diminue le temps de travail. Un exemple simple, Max et Spencer, quand ils ont fermé leurs succursales en France, ça voulait dire qu’ils pouvaient faire le même rendement avec moins de travail. Mais réduire le temps de travail des salariés posait tout de suite le problème du partage des gains de productivité. Il est évident que si les salariés travaillaient 10% de moins, ils ne pouvaient pas accepter une baisse de salaire de 10%. A la rigueur, ils auraient pu accepter un gel du salaire pendant quelque temps mais pas une baisse. Donc en termes clairs, Max et Spencer étaient obligés de partager les gains de productivité. Et ce qui est très amusant ; ce sont leurs responsables qui l’ont avoué clairement : « Nous avons fermé ces succursales parce que ça nous a permis d’économiser sur les salaires et de donner davantage de dividendes à nos actionnaires. » Situation de conflits ouverts et permanents. Dans tous les conflits que nous avons vécus et que nous aurons à vivre, en particulier la bagarre des 35 heures, vous avez ce problème du partage des gains de productivité. Donc à l’interdépendance et à la solidarité se substitue le conflit. Le temps de la finance n’est pas le temps de l’économie et le temps de la nature avec laquelle l’économie doit composer. James Tobin par exemple racontait cette discussion qu’il a vécue avec un financier qui, pour lui montrer combien lui était un homme concret et réaliste, lui disait : « Moi, monsieur, mon très long terme, c’est les dix prochaines minutes ». Evidemment, ce n’est pas tout à fait le temps de la nature et des cyles naturels. Et de là bien sûr découlent les fameuses courses productivistes. Puisqu’il faut gagner beaucoup et vite en termes monétaires, on va exiger des rendements extrêmement élevés de l’ordre de 15 % des capitaux propres de l’entreprise. C’est de cette course aux rendements que découle le productivisme. Quand l’économie rencontre la société, elle rencontre la question du contrat social. Comment organiser la société ; comment va-t-elle fonctionner ; ce sont des questions que l’économiste n’a pas à régler mais qu’il ne peut pas ignorer. Ca veut dire que la solution de l’efficacité économique va se trouver aux prises avec différentes conceptions sociales ; on appelle ça tout bêtement les valeurs, ces choses que l’on met au-dessus des valeurs marchandes pour orienter l’ensemble de la société et de l’économie. A cette ouverture nécessaire sur les valeurs, le système répond par une seule réponse : la prééminence du marché, le marché régulateur ultime. « Moi, monsieur, je ne me pose pas de questions ; je suis un réaliste ; je me préoccupe de voir comment les choses marchent ; c’est le marché qui est le grand régulateur ». Traduisez en d’autres termes : c’est le marché, qui devient la valeur sociale suprême, à laquelle tous les autres systèmes de valeur sont subordonnés. Cette économie rencontre la question du développement durable (on va la rencontrer tout à l’heure de façon un peu plus précise). Cette question, elle va l’aborder à sa façon, avec ses catégories marchandes et avec sa logique strictement interne. Alors on va nous parler de développement. J’étais, il n’y a pas longtemps, dans une réunion avec toute une série de grands chefs d’entreprise. On m’avait demandé d’apporter ma modeste contradiction. J’ai failli repartir en disant : « tout est bien ; tout est parfait ». Tous parlaient du développement durable ; tous disaient que le développement durable, c’était quelque chose d’extraordinaire. Tous ces grands capitaines d’industrie disaient : « C’est le problème de notre époque et moi, qui suis à la tête d’une de ces grandes entreprises, regardez comme je m’en préoccupe ». Ce n’est pas vrai que j’ai failli parti mais à un moment donné ça m’a titillé un peu ;-) (...) Vous comprenez qu’il y a un discours effectivement qui devient le discours du développement durable. Vous avez un discours des gouvernements. Vous connaissez, vous, aujourd’hui un gouvernement qui soit de gauche, de droite ou du centre qui ne soit pas pour le développement durable ? Tout le monde est pour le développement durable... Seulement le monde de l’économie ne conçoit pas le développement durable comme nous. Ce que, nous, nous appelons le développement durable, c’est le développement qui respecte la nature et les sociétés humaines de façon à pouvoir durer. Eux, ce qu’ils voient, c’est la durabilité du développement de leurs économies et de leurs entreprises, ce qui est tout autre chose. C’est leur système productif qui doit être durable. Alors on en vient à des solutions absurdes dont je ne peux pas ne pas vous parler car elles occupaient une grande place dans la théorie économique. Il suffisait de considérer la nature et le capital technique comme deux formes de capital. Il y a le capital technique pour produire. Et il y a la nature dont on nous disait qu’elle est aussi un capital car elle n’est reproductible que par le travail humain. Le capital technique, c’est quoi ? Ce sont des ressources naturelles transformées en capital humain. Donc il y a deux formes de capital. Quand le capital naturel s’épuise, c’est très simple, on met un peu plus de capital technique et on produit davantage. C’est d’une absurdité totale. C’est ça qui nous mène à la catastrophe. Quand le capital naturel commence à s’épuiser, c’est que l’on puise ses capacités de récupération, de reconstitution et si on répond par un peu plus de capital technique, c’est à dire un peu plus de prélèvements, on ne fait que hâter l’épuisement. Quand vous avez le stock de lapins qui commence à s’épuiser, vous pouvez réagir effectivement en augmentant la puissance de feu des chasseurs et, pendant un temps, vous allez maintenir le flux. Ca veut dire que vous épuisez un peu plus rapidement le stock et qu’au bout de tout ça il n’y aura plus de lapins. Et puis il faudra faire ce qu’on faisait à Tarascon avec Tartarin, la chasse à la casquette. Cette logique, qui veut gérer la nature à partir uniquement des considérations de capital mène à la catastrophe et à l’épuisement. J’irai plus loin ; une logique menée uniquement par l’efficacité de l’instrument, uniquement par les valeurs marchandes, uniquement par les rendements de la finance, c’est une logique qui a mis ce qui devait être le moyen au niveau de la finalité. Et quand de plus on nous explique que c’est le sacrifice des hommes qui est nécessaire pour permettre le meilleur accomplissement de cette finalité, voyez que monde marche cul par-dessus tête. On finalise l’instrument et on instrumentalise la finalité : le malheur des hommes pour que l’économie marche bien. Qu’est-ce que ça veut dire une économie qui marche bien indépendamment du bonheur des hommes ? Voilà l’adversaire, voilà les armées turques - de 1453, je ne parle pas d’aujourd’hui ;-) - qui nous encerclent. Ayant identifié l’adversaire, il faut savoir comment on va réagir.

(La conception des adversaires-amis passée au tamis de la critique)

J’en viens aux reproches amicaux que je fais à mes amis. Je crois que leur réponse passe complètement à côté du problème. Il s’agit d’une offensive dans le vide. On n’oppose au déboulement des armées turques qu’une avalanche de mots sans contenu précis. Si on veut pouvoir échanger, si on veut pouvoir se comprendre, même dans le désaccord, il faut respecter un certain nombre de règles. Il faut d’abord définir clairement ce dont on parle : la croissance, c’est ça ; le développement, c’est ça. Je vais vous le dire. Et puis à partir de là, il faut tenir dans les limites du discours exposé à la réfutation. La passion n’est pas interdite mais elle n’est pas un argument. Ca fait du bien à celui qui l’exprime ; ça fait vivre les choses mais ce qu’il faut c’est se tenir dans le champ du discours exposé à la réfutation. Dès qu’on sort du champ de ce discours, on perd toute valeur démonstrative. On a besoin de concepts. Un concept, qu’est-ce que c’est ? Un concept, c’est une sorte d’abstraction qui permet d’englober un certain nombre de choses diverses. Un exemple : le concept de chien. Entre le basset, le bulldog, etc., il y a une très grande diversité mais ils ont un certain nombre de caractères communs, ce qui fait qu’on les enveloppe sous un concept... commun. Le concept - nous dit le dictionnaire de l’Académie - doit être rigoureusement défini si l’on veut pouvoir échanger. Les concepts en économie ont évolué. Pendant un moment, jusqu’aux années 1950 et même au-delà - je vais même vous avouer : j’ai pêché mes frères et mes soeurs comme tout le monde - croissance et développement voulaient dire la même chose. Tout le monde parlait indifféremment de croissance ou de développement. Et ce n’était pas faux : quand les niveaux de vie sont bas, c’est bien en produisant davantage que l’on crée du bien-être. Le quantitatif et le qualitatif allaient dans le même sens. Et puis un beau jour on nous a dit : « Pour faire de la croissance, il faut dégraisser les effectifs ; il faut faire du chômage ; il faut des niveaux de vie bas ; il faut comprimer les salaires ». Un chef d’entreprise nous disait : « Il faut que l’ouvrier français se mette dans la tête qu’à partir du moment où un ouvrier chinois a une productivité économique qui rejoint la sienne, il n’y a aucune raison pour que l’ouvrier français gagne plus que l’ouvrier chinois ». Il avait mal réfléchi, le bonhomme ;il y avait une autre façon de voir les choses : si la productivité de l’ouvrier chinois rattrape celle de l’ouvrier français, il n’y a aucune raison pour que le salaire de l’ouvrier chinois soit inférieur à celui de l’ouvrier français ! C’est la logique du système qui s’exprimait de cette façon-là. Alors, on nous dit qu’il faut le malheur des hommes, la flexibilité, etc. POUR la croissance. Et puis on s’aperçoit aussi que cette croissance fait apparaître des problèmes. Rappelez-vous le rapport du Club de Rome qui nous disait dans les années 70 qu’on est en train de fiche par terre la planète. Et puis les pollutions globales qui apparaissent dans les années 80. Cette croissance n’est pas un développement et ça nous amène à définir la croissance et le développement. Il faut distinguer ce qu’est l’accroissement quantitatif d’un phénomène de ce qu’est la contribution au bien-être des hommes. La croissance économique, c’est l’augmentation quantitative du produit national (qui n’est pas que matérielle). Le développement économique : cette croissance est un développement dans la mesure où elle ne détruit pas les structures sociales et le milieu naturel. Si j’ai une analogie à faire - une analogie que je crois légitime, qui n’est pas qu’un jeu de mots, une pirouette : c’est un peu lorsque nous mettons la toise sur la tête de nos bambins pour les mesurer d’année en année : nous mesurons leur croissance (augmentation quantitative). Mais le développement, c’est autre chose. Les gamins se développent non pas parce qu’ils passent de 1m50 à 1m55 mais parce que leur stature se modifie ; parce qu’aussi il y a une dimension de développement intellectuel. Et c’est comme dans le développement économique, il y a aussi une dimension qualitative. C’est une autre paire de manches. Le qualitatif, c’est un problème. Deux quintaux de blé, on sait que ça fait deux fois plus qu’un, mais le qualitatif, ça ne se mesure pas. Mais les choses sont comme ça. On se heurte au qualitatif. Alors, voilà pour le développement. Et ça s’est fait comment ? Voilà qu’enfin, POUR UNE FOIS, un sujet auquel la discussion entre économistes avait un peu apporté de clarté. Il n’y avait que quelques libéraux qui voulaient confondre les deux parce que rentrer dans le qualitatif remettait trop en cause leur système. Et voilà que c’est tout ça que l’on vient remettre en cause. C’est grave parce qu’on a besoin de catégories de pensée fixes, bien définies. Comme dans toute science, on a besoin de concepts solides. S’il faut les faire évoluer, il faut les faire évoluer mais pas à la légère. Alors je dis qu’en face de cette situation, nos amis commettent une triple erreur.

-  D’abord une erreur sur l’adversaire : ils ne vont pas s’attaquer au système ; ils vont s’attaquer aux mots. Et prenez toute leur littérature ; c’est une vitupération contre la croissance, contre le développement qui sont souvent assimilés. Quand on leur dit : « Attention, le concept de développement, ce n’est pas ça ». Ils vous répondent : « Moi, ce qui m’intéresse, c’est le réel existant. Alors, je prends le développement, tel qu’il est. Toi, tu me proposes un concept. Moi, je te parle du développement, tel que le véhicule la société actuelle ». Et je reviens à une phrase de l’un d’entre eux : « Il n’y a de développement que LE développement ». C’est un faux réalisme. Au nom du réel, on ne veut voir que le réel. Mais si vous ne voyez que le réel, au nom de quoi allez-vous juger du réel ? C’est un faux réalisme parce on s’interdit de voir le réel. J’ai trouvé une très jolie phrase de Lao-Tseu : « Celui qui prend du recul voit clair. Celui qui est trop près ne voit que du brouillard ». Ce que l’on nous propose, c’est de juger les choses comme elles existent. En prenant les choses comme elles sont, on s’interdit de penser pourquoi elles sont ce qu’elles sont. On s’interdit de les juger puisqu’on s’est privé de tout repère conceptuel. Et puis il ne suffit pas de dire : « LE développement tel qu’il est ». Je le dénonce comme eux ce développement, depuis plus longtemps qu’eux et avec plus de vigueur peut-être encore parce que je ne le dénonce pas qu’avec des mots. Il faut chercher pourquoi ce développement réellement existant présente cette forme-là. Cette analyse, je ne la trouve jamais. Première conséquence de ce réalisme : il arrête l’interrogation au niveau du constat. Le développement est ce qu’il est alors on rentre dedans. Mais pourquoi est-il ce qu’il est ? Et c’est quand j’ai défini ce qu’il est que je peux savoir dans quoi je veux rentrer. On s’interdit de voir le réel mais on se refuse aussi d’analyser les concepts puisqu’on dit : « Je ne veux voir que le réel ». Ca va aboutir à des conséquences que je trouve regrettables : la confusion permanente entre croissance et développement. Je ne veux pax citer de noms car ce n’est pas une affaire de personnes mais regardez comment dans le même article, dans le même bouquin, on passe d’un terme à l’autre. On veut rentrer dans le chou de la croissance et on vous parle de développement. Après 50 ans, ils ne se sont pas encore aperçus que les deux concepts étaient distincts ? Et si seulement cette croissance et ce développement on les définissait. Moi, j’ai fait un effort de définition. J’essaie de trouver la définition chez eux. Qu’est-ce que je trouve ? Le développement, c’est une « mystification actuelle », c’est un « concept toxique », c’est une « langue de bois ». On me parle du « totalitarisme économiste développementiste et progressiste ». Ca sonne bien ; ça fait des ronds de phrase mais ça ne m’informe en rien sur le contenu. Ca n’est pas en accumulant les qualificatifs que l’on donne une définition. Et je ne trouve que ça. C’est une des choses qui me mettent mal à l’aise. Et enfin, troisième conséquence, on impute au concept ce qui en fait résulte de l’économie réelle. Comme on refuse de distinguer les concepts, on prend le développement tel qu’il est et on dit : « LE développement ». Mais en fait c’est le développement que véhicule le système. Celui-là, bien sûr que je me bagarre contre lui ! Mais pour me bagarrer contre lui j’ai besoin de ce repère, de cet objectif qu’est le développement. J’ai besoin de penser qu’il y a quelque part une forme d’étoile polaire, quelque chose qui va me guider dans mon action. On peut mener une lutte pour essayer de définir et d’appliquer des modes de développement qui soient compatibles avec ce respect des valeurs humaines et environnementales. On s’en prend au réel mais on impute ça au concept. Ca donne des choses absurdes ; ça donne des réfutations qui ne tiennent pas le coup. On vient me dire que Nyerere était un adepte du développement tel que le concevait François Perroux, c’est à dire le mieux-être « de tout l’homme et de tous les hommes ». On nous dit que ces gens-là ont échoué et qu’ils ont sombré dans la malhonnêteté. Qu’est-ce que ça a à voir ? L’échec de gens qui se revendiquaient à tort d’un concept ne remet en cause en rien la conception que pouvait avoir François Perroux. On nous dit : « A partir du moment où M. Chirac, M. Camdessus et quelques grands chefs d’entreprise parlent de développement durable, les altermondialistes feraient bien de se méfier ». Ce genre d’argument ne vaut pas un pet de lapin - passez-moi l’expression. Ca n’a rien à voir avec le fond du problème. Ce qui est plus grave, c’est quand on nous dit : « LE développement véhicule des valeurs ». LE développement capitaliste, LE développement néolibéral véhicule des valeurs, je suis bien d’accord. Et on vient nous dire que le développement a été « une grande entreprise paternaliste », « la poursuite de la colonisation par d’autres moyens », « l’occidentalisation du monde » [1]. Quand Edgar Morin nous parle d’un « mythe typique du sociocentrisme occidental, un moteur d’occidentalisation forcenée, un instrument de colonisation des « sous-développés » (le Sud) par le Nord » [2]. Mais je suis d’accord lorsque l’une et l’autre de ces citations dénoncent la politique actuelle, dénoncent la récupération du développement par le pouvoir économique en place. Mais au nom de quoi est-ce que je pourrai porter un jugement sur cette récupération si quelque part je n’ai pas quelque chose pour me dire :« Je vais juger à partir de là ». Et puis il faut aller plus loin. Quand ils nous disent que « nous véhiculons des valeurs de l’occident », au nom de quoi ils jugent ? Nous véhiculons des valeurs. Oui, les valeurs, je les avoue. Je dis d’où je parle ; comme ça, c’est clair. On ne peut pas parler dans le domaine économique et social sans véhiculer des valeurs. NOUS véhiculons des valeurs. Et quand ils nous disent que même au niveau des besoins les plus élémentaires il faut se méfier, NOUS véhiculons des valeurs. Alors quand un type crève de faim, il ne faut surtout pas l’aider car on va véhiculer des valeurs occidentales. Ca me fait penser à ce poème très court de Jules Supervielle qui dit : « Un homme à la mer. Il lève un bras et il crie : "Au secours". Et l’écho lui répond : "Qu’entendez-vous par là ?" » C’est exactement l’attitude que l’on nous propose. Eux qui portent ces valeurs, est-ce qu’ils détiennent l’absolu ? Est-ce que, eux, sont au-dessus des valeurs ? Eux aussi, dans toute leur bonne foi, avec leur vision de l’humanisme, baignent dans l’occident. Eux aussi sont porteurs de valeurs. Alors le problème, c’est justement d’en avoir conscience et de s’en méfier. Alors voilà. Erreur parce qu’on ne s’attaque pas aux choses, on s’attaque aux concepts.

-  Incertitude sur l’objectif : pour combattre l’armée ennemie on commence d’abord par se tromper d’adversaire et ensuite on ne sait pas très bien ce qu’on veut faire. J’ai cherché en toute bonne foi une définition claire de la décroissance. On nous dit : « Elle est conviviale » Je suis d’accord : « conviviale » ; ça me fait vraiment plaisir [ton ironique]. Mais encore qu’est-ce que c’est ? Là, franchement il y a une chose que je n’ai pas aimée ; cela relève un peu de l’entourloupe intellectuelle : « Vous voulez qu’on vous donne un concept et qu’on le définisse mais la décroissance, ce n’est pas un concept ». Comme si le fait d’utiliser un concept dépendait de la volonté de chacun ; comme si le fait d’utiliser de la prose ou pas dépendait de la volonté de M. Jourdain. On parle de la prose ou on n’en parle pas ; on utilise un concept ou on ne l’utilise pas. Quand on dit qu’on voudrait des concepts, il est bien évident que ce que nous souhaitons, c’est des concepts dans le sens que j’ai dit tout à l’heure : des catégories générales, clairement définies pour permettre la discussion. Et on [Serge Latouche] nous répond : « Ce n’est pas un concept au sens publicitaire du terme, un projet se limitant au lancement d’un nouveau gadget ». C’est un jeu de mots ; cela n’a rien à voir avec une définition sérieuse. Finalement, ce procédé douteux se retourne car pour nous dire que ce n’est pas un concept, on nous dit : « Ce n’est pas une théorie ; c’est un slogan ». Mais si c’est un slogan, cela relève du concept au sens publicitaire au nom duquel on vient de rejeter l’idée de concept ! Un slogan qu’on lance, ça relève d’un concept publicitaire. Ca, je n’ai pas aimé. Autant, j’aime que l’on s’accroche aux problèmes. Là, c’est un petit procédé qui m’a... Alors, qu’est-ce que c’est que la décroissance ? Bêtement, j’ai la faiblesse de penser que c’est le contraire de la croissance. J’ouvre mon Littré, mon Larousse, mon Petit Robert, etc. Ils me disent tous la même chose : c’est le contraire de la croissance. Cela veut dire diminuer, des revenus moindres, etc. Quand je vois le sens dans lequel ils prennent la décroissance, je me dis : « tiens, effectivement, ils ont compris ». Alors je vois par exemple Serge Latouche qui nous dit : « Quand on s’est trompé de train, qu’on est parti dans la direction opposée de l’endroit où on veut aller, il ne suffit pas de ralentir le train ni même de l’arrêter, il faut prendre le train qui part dans la direction inverse. » (...) A l’un de ses disciples qui lui disait qu’il était partisan de la croissance zéro, Georgescu-Roegen répondait : « Mais non la croissance zéro n’est pas la solution car, même avec une croissance zéro, comme tous les biens que l’on utilise, les biens ne se recyclent pas à 100 %, le monde continue à se détruire. Ce qu’il faut, c’est revenir en arrière ». Donc Latouche reprend ce concept. Par ailleurs, il semble bien reprendre à son compte aussi l’objectif de je ne sais plus quel organisme : ramener le produit par tête des nations riches à leur niveau de 1960. Donc c’est décroissant. Il y en a d’autres qui sont plus clairs. Bruno Clémentin et Vincent Cheynet nous disent dans leur livre que ce qu’il faudrait, c’est vraiment une restriction rigoureuse et une baisse de 5 % des produits nationaux pendant 50 ans. Une baisse annuelle de 5 % des produits nationaux pendant 50 ans, ça fait une baisse du produit national de 99,25 %. (...) Alors on voit apparaître une autre thèse mais ce qui me gêne c’est qu’on la trouve chez les mêmes, dans les mêmes bouquins et les mêmes articles. On [Serge Latouche] nous dit : « La décroissance n’est pas la croissance négative. On sait que le simple ralentissement de la croissance plonge nos sociétés dans le désarroi en raison du chômage et de l’abandon des programmes sociaux, culturels et environnementaux, qui assurent un minimum de qualité de vie. On peut imaginer quelle catastrophe serait un taux de croissance négatif ! » Voyez, c’est une décroissance ; ce n’est même pas une croissance négative ; ce n’est même pas un simple ralentissement de la croissance. Je vous assure que j’ai vu ces deux conceptions chez la même personne dans le même bouquin. Alors ne vous étonnez pas si devant ce genre de choses je me trouve un peu désorienté. Alors on nous dit que c’est une « a-croissance », un « après-développement » mais comme on n’a pas défini le développement, on a beaucoup de mal à imaginer ce que doit être cet après-développement.

-  On se trompe d’adversaire ; on ne définit pas son objectif, est-ce qu’au moins on va être capable de dire ce qu’il faut faire, de proposer une stratégie ? Je remarque une fois de plus que la première chose qu’on nous dit, c’est qu’il faut changer les mots. Pour Edgar Morin, la notion de développement doit être remplacée par celle de « politique de l’humanité (anthropolitique) (...) et celle d’une politique de civilisation. La politique de l’humain aurait pour mission la plus urgente de solidariser la planète ». Donc il faut à la place de développement parler de politique. Je suis d’accord pour dire qu’il faut mettre en place une politique de développement subordonnée à une politique de civilisation. Mais il ne suffit pas de mettre le mot à la place de l’autre mot pour changer quelque chose. (...) Si l’on change les mots parce que le développement est un concept pour occidentalistes, colonialistes... Moi, je vous fais une proposition et un second pari - je m’engage beaucoup ce soir : à la place de « développement », je vous propose de mettre « scoubidou » ! Et je vous fais le pari que dans 20 ans le scoubidouisme sera dénoncé comme une conception colonialiste, impérialiste, qui véhicule des valeurs occidentales. Alors se dressera une autre catégorie d’hommes qui dira : « il ne faut plus parler de "scoubidou" ; il faut mettre "bidule" ». On me dit - et ça c’est plus sérieux - qu’il faut changer les comportements. On nous parle de « frugalité heureuse », d’une société qui échappe à l’impératif d’hyperconsommation. Oui, mais comment peut-on imaginer l’établissement d’une « frugalité heureuse » dans une société dégoulinante de publicité où l’on crée sciemment des besoins non pas pour satisfaire des besoins humains mais pour élargir l’horizon de vente de l’appareil productif ? Comment peut-on parler de cette demande par rapport à ce que l’on sait sans s’attaquer précisément à ce type de société qui véhicule cette politique de publicité créatrice de besoins que je n’ose pas dire artificiels ? Et puis comment imaginer une société non productiviste dans un monde dominé par des institutions financières qui exigent des rendements de l’ordre de 15 % des capitaux ? Voyez, on ne sait pas ce que l’on va faire. Et ces objectifs que l’on nous signale, qu’est-ce qu’on propose pour les réaliser ? Et puis sans malveillance aucune, je vous assure ; je vous fais part de mon vrai désarroi ; je suis dans l’inconnu le plus total. Qu’est-ce qu’ils proposent comme modes d’action sur le réel ? Par moments, j’ai l’impression qu’il ne faut rien faire. Par moments, j’ai l’impression qu’il faut faire quelque chose. Il ne faut rien faire - je cite : « Si l’ascèse est estimable, il ne s’agit ni de la présenter ni de l’imposer. Ne pas imposer ses choix aux pays du sud pour ne pas les occidentaliser un petit peu plus. Construire des écoles, des centres de soins, des réseaux d’eau potable et retrouver une autonomie alimentaire, cela relèverait d’un ethnocentrisme ordinaire qui est précisément celui du développement ». Donc, ne faisons rien. Mais attendez, il y a mieux : il ne faut pas non plus les écouter : « ne pas demander aux intéressés ce qu’ils veulent à travers leurs gouvernements occidentalisés. Ils voudraient des climatiseurs, des portables, des réfrigérateurs, des bagnoles et surtout nos bagnoles ». Un peu plus loin on dit le contraire : « Il appartient aux peuples du sud de préciser ce qu’ils veulent ». Et là, on nous dit qu’il ne faut pas les écouter. Au nom de quoi ? Il ne faut rien leur imposer ; il ne faut pas les écouter. La conclusion : reste à écouter les valeurs comme politique. C’est un peu court... On dit : reste à écouter « le cri du cœur de ce leader paysan guatémaltèque : « Laissez les pauvres tranquilles et ne leur parlez plus de développement ». C’est un peu court comme programme d’action, non ? ;-) On [Serge Latouche encore une fois] se dit qu’« on peut parier sur toute la richesse de l’invention sociale pour le relever, une fois la créativité et l’ingéniosité libérées du carcan économiciste et développementiste ». « Une fois libérées »... Mais « une fois libérées », le problème est réglé ! Qu’est-ce qu’on fait pour les libérer du carcan ? On a l’impression qu’il faut tout faire. Tout ça à une demi-page de distance : « Réduire la production de certaines cultures et surtout les cultures d’Europe encouragées par la Banque Mondiale », etc. « Engager ce travail de reconstruction, réharmonisation, régénération, après le passage de la tempête. Cela peut signifier la création de groupes de régénération capables d’associer... », etc. Il ne fallait rien faire et maintenant il faut - programme en 6R - : Réévaluer, Restructurer, Redistribuer, Réduire, Réutiliser, Recycler. Parfois d’un écrit à l’autre, les 6 deviennent 8 - je ne sais pas pourquoi : reconceptualiser, relocaliser. (...)

(Conception, valeurs et objectifs de René Passet lui-même)

Ce qui me paraît important, c’est que, dans la mesure où on s’attaque aux mots, on passe complètement à côté de l’essentiel. Je n’ai pas trouvé le début d’une analyse du dysfonctionnement du système. Alors que peut-on faire ? Je ne peux pas m’en tenir à une critique uniquement négative. Je voudrais aller un peu plus loin. Je vous ai dit que pour moi le développement, c’est un objectif, objectif à la lumière duquel je vais pouvoir juger le cheminement. Donc je vous ai donné mes définitions mais je vais aussi vous dire les valeurs dont je parle et pourquoi je me situe dans certaines valeurs. Les tenants de la mondialisation actuelle nous ont dit dans un premier temps que nous étions « anti ». On leur a dit : « Ce n’est pas vrai. Nous ne sommes pas antimondialistes. C’est nous les vrais mondialistes parce que la mondialisation, ce n’est pas un idéal de libération des mouvements de capitaux dans le monde ; c’est un idéal de rapprochement des hommes et des femmes, des humains. Donc les vrais mondialistes, c’est nous ». A quoi ils nous ont répondu : « Ca n’est pas logique. IL n’y a qu’UNE logique économique. La seule rationalité possible, c’est la nôtre. » Moi, aujourd’hui je retourne l’argument et je dis : c’est faux. C’est nous qui sommes rationnels et je vais essayer de le démontrer en deux mots malgré le peu de temps qui me reste. D’où vient la rationalité du système productif actuel ? Elle vient - je passe rapidement ; je l’ai déjà un peu évoqué - de cette époque où les niveaux de vie étant proches du minimum vital et la nature n’étant pas menacée par les activités économiques, il est évident que le plus c’était le mieux. Par conséquent, produire plus et le plus efficacement possible. Où est-ce qu’on apprécie l’efficacité de la production ? Mais dans l’appareil productif. Donc la performance économique, c’est la performance de l’instrument productif. Toute cette économie est une économie instrumentale ; c’est une rationalité instrumentale. Et à l’époque où elle nous est proposée, ce n’est pas idiot. Ce qui est idiot, c’est de poursuivre le raisonnement, de raisonner aujourd’hui en termes de rationalité instrumentale lorsque les données ont complètement changé. Aujourd’hui, vous le savez bien, les productions de base dans le monde dépassent les besoins de toute la population mondiale. On produit 23 % de plus de denrées alimentaires qu’il n’en faudrait pour nourrir convenablement l’humanité entière. Alors, le problème, c’est quoi ? C’est un problème de répartition. Les uns dégoulinent de richesses et vous avez 850 millions d’humains qui crèvent de faim, un milliard 300 millions qui vivent avec un dollar par jour. Quand nous soulevons la question du développement durable et de l’avenir de l’humanité et de la planète, dans ce cas, nous voyons apparaître une autre forme de partage, c’est le partage dans le temps, c’est sacrifier aujourd’hui un peu pour permettre à nos descendants de mener une vie décente. Partage à l’intérieur d’une génération, partage entre les générations. La question du partage, il faut savoir qu’elle n’a pas de réponse en économie. Il n’y a aucune théorie économique du partage optimal. L’économie peut vous dire : les richesses étant réparties comme elles sont, voilà la production optimale. C’est ce qu’on appelle l’optimum de Pareto. Mais Pareto lui-même ne peut pas vous dire s’il vaut mieux une société plus riche et un peu plus inégalitaire ou une société moins riche et plus égalitaire. C’est une question de sentiment, d’appréciation personnelle. Que l’on porte comment ? Au-delà de l’économique à travers la conception que l’on a de la justice, à travers la conception que l’on a de l’humain. On s’engage tout entier dans sa vision du monde et de l’humain quand on porte ce genre de valeurs. On est dans le champ des valeurs et l’économie ne peut pas sécréter des valeurs. Elle se heurte aux valeurs ; elle les rencontre mais elle ne peut pas sécréter des valeurs parce que l’économie, comme toute science d’ailleurs, jette un regard particulier sur le réel. Donc il n’y pas de réponse économique. La réponse se situe dans le champ des valeurs non dans le champ de l’appareil productif. Qu’est-ce que l’économie ? L’activité économique, c’est une activité de transformation du monde destinée à la satisfaction des besoins humains. C’est là qu’est la finalité de l’économie. Et le champ de la rationalité aujourd’hui s’est déplacée : moi, j’oppose la rationalité finalisée à la rationalité instrumentale d’hier. Vous voyez bien que j’ai besoin de ce concept de « rationalité finalisée » pour juger ce qui se passe. Si je prenais la rationalité telle qu’elle est, j’en resterais à la rationalité instrumentale. La logique s’est déplacée. C’est nous qui sommes logiques aujourd’hui ; c’est nous qui, en plaçant l’humain au coeur des choses, sommes les rationnels. A partir de là, il faut identifier les problèmes. Je ne vais pas développer car je vois en face de moi l’heure qui tourne. Mais rapidement, les problèmes, vous les connaissez ; ils sont redoutables ; il y a le problème de l’effet de serre ; il y a aussi le fait que les pays pauvres mais très peuplés comme la Chine, l’Inde entrent dans le développement, vont consommer des matières premières et des énergies. Et au nom de quoi est-ce qu’on le leur interdirait ? Et c’est là qu’on va nous dire que ce n’est pas possible : il faut une décroissance. Quand on dit que ce n’est pas possible, on s’appuie sur une thermodynamique. Là aussi, je vais essayer d’être simple et bref. La thermodynamique, c’est la science de la transformation de la chaleur en mouvement. C’est la science que l’on tire du fonctionnement des locomotives pour démarrer toutes les machines à vapeur. La première thermodynamique, c’est une thermodynamique des systèmes clos. Je vais résonner par une image. Imaginez la locomotive étudiée par Carnot qu’on ne réapprovisionne pas en charbon. C’est un système clos ; il est évident qu’à mesure que l’on crée du mouvement, le charbon s’épuise ; quand il n’y a plus de charbon, le mouvement s’arrête. Georgescu-Roegen et les théoriciens de la décroissance se situent dans cette thermodynamique. Il y a une autre thermodynamique qui est la thermodynamique de Prigogine, celle des systèmes ouverts. Là aussi, je vais résonner par une image pour aller vite. La terre n’est pas un système clos ; c’est un système ouvert sur l’énergie solaire. Elle reçoit l’énergie solaire tous les jours et elle la rayonne ; elle est traversée par l’énergie solaire. Le résultat c’est qu’à mesure qu’on utilise de l’énergie, on a des apports d’énergie qui se renouvellent tous les jours. Quand vous coupez l’arbre, d’autres arbres poussent ailleurs. Grâce à cette ouverture sur l’énergie solaire, vous avez des énergies qui se reconstituent. Nous avons deux formes d’énergie, deux cas particuliers. Nous avons les ressources renouvelables : les arbres qui repoussent, les poissons dans le monde, un cheptel animal. Elles se reconstituent d’elles-mêmes et là nous avons une norme donc on peut les consommer sans les détruire. A une condition : il faut respecter très strictement la norme de la reproduction. SI on consomme plus vite qu’elles ne se reproduisent... Mais si on respecte la norme, c’est possible. Vous allez me dire : « Il y a des biens non reproductibles ». Ca a toujours fonctionné comme ça : c’est le progrès technique qui a permis de substituer une forme d’énergie à une autre. Par exemple, au dix-huitième siècle, vous prenez Adam Smith, le monde passe par une grande crise énergétique. C’est l’énergie du bois et puis on découvre le charbon. Ca veut dire une chose, c’est qu’il faut pousser la recherche scientifique. Il y a des conclusions terribles à en tirer sur le plan d’une politique d’une nation : primat de la recherche. Est-ce qu’il y a des solutions possibles ? Les spécialistes des matières premières de l’énergie, des gens comme Goldenberg au Brésil ou Benjamin Dessus en France, nous proposent des modèles selon lesquels il apparaîtrait que l’on peut concevoir le rattrapage des pays riches par les pays pauvres tout en réussissant à terme à stabiliser la consommation d’énergie dans le monde à un niveau plus élevé. Mais la bataille n’est pas perdue. Il y a des solutions possibles. Voilà une voie où l’on peut engager la lutte. Quand je m’oppose à la décroissance, c’est la décroissance du produit national : diminuer les productions des consommations d’une nation. Il y a deux choses qu’il ne faut pas confondre : les consommations finales et l’économie de moyens, de matières premières. Plus ça va, plus on sait les économiser pour obtenir un même produit final. C’est ce que l’on appelle l’empreinte écologique : bouleverser moins la terre sans diminuer d’autant les consommations finales, le Produit National. Il ne faut pas non plus refuser toute régression. Par exemple, ce que l’on appelle les régressions sélectives, les décroissances sélectives. C’est bien évident qu’à un moment donné le progrès exige le remplacement de certaines formes d’activité par d’autres. Un exemple, quand Schumpeter dit au début du siècle que la révolution des transports ne s’est pas faite par accumulation des diligences mais par disparition d’un mode de transport remplacé par d’autres modes. Le refus de la décroissance ne signifie pas le refus des décroissances sélectives. Au contraire, la décroissance sélective, c’est un des moyens d’alimenter l’évolution économique.

Je crois pouvoir dire que c’est possible et quoi faire maintenant pour s’en tirer. Il y a d’abord les fausses solutions de l’économie libérale. On fait semblant de comptabiliser les coûts que l’économie inflige au réel comme si on pouvait le faire. Ce qui est faux ; on les connaît mal et puis, même si on y arrivait, ça ne règlerait rien. Les cycles naturels n’ont rien à voir avec un pseudo-repli de l’économie. Les techniques du système d’internalisation, ça n’est rien. Ce qu’il faut, c’est le respect des normes sociales et environnementales. Respect des normes sociales. Lesquelles ? Mais l’OIT bon sang ; n’allons pas chercher plus loin ! Commençons par-là, ça ne sera pas si mal ! Les normes de l’OIT, du BIP, le respect des droits de l’homme, la déclaration des droits de l’homme de l’ONU. Commençons par ça ! Subordonnons tous les échanges, toute la logique économique à ça. Et environnementales : les grands accords internationaux que les nations signent. Soumettons l’OMC et les échanges commerciaux au respect de ces normes humaines, sociales et environnementales... Mais bien sûr on n’y arrivera pas sans avoir défait les armées turques. En termes clairs, ça veut dire sans avoir remis en cause ce à quoi il faut s’attaquer : le pouvoir de la finance dans ce monde parce que c’est lui qui détermine tout. Il faut attaquer le mal à la racine. Un tel pouvoir engendre une logique. Tant que vous n’aurez pas remis en cause le système du pouvoir, vous ne pourrez pas changer la logique. C’est ça le vrai problème. Et je regrette que le discours de la décroissance oublie complètement cette double dimension de l’analyse du système et des stratégies de l’activité pour remettre en cause le système économique - j’allais dire dont nous vivons - malgré lequel nous survivons, qui nous détruit chaque jour un peu plus. Puisque ce pouvoir est mondial, ça suppose la coopération des Etats. Ca dépend de tous. Mais enfin de tous... J’ai la faiblesse de penser que si quelques grands Etats décidaient de se mettre d’accord - après tout, M. Bush n’est pas éternel - pour reconnaître les sources du mal et les contrôler, on pourrait envisager des solutions. Par ailleurs je crois que les mouvements populaires comme Porto Alegre, les ONG, ne sont pas tout à fait démunis. Ils ne poussent peut-être pas tout à fait leur logique jusqu’au bout. Voyez, j’ai vécu à Porto Alegre une très grande émotion car ça correspondait à une attente que j’avais formulée dans le Monde diplo. J’avais dit, en croyant émettre un rêve, que, face au pouvoir de l’argent, se dresse le pouvoir des peuples, se dresse un Davos des peuples face au Davos de l’argent. J’y étais ; ça s’est passé. Et puis nous montrons notre capacité à mobiliser les peuples et puis nous n’en faisons rien. (...) On va se disperser et s’épuiser. Et puis les chiens aboieront et puis la caravane passera. Il faut faire peur. On ne pèse en politique et en économie que le poids de la peur qu’on inspire. Quand je dis qu’il faut faire peur, comprenez-moi quand je dis qu’il faut montrer sa force, je n’ai pas dit violence. J’ai un exemple précis dans la tête. Lorsque Monsanto a voulu imposer Terminator, il y a eu une telle campagne d’information que cela a suffit pour que Monsanto abandonne Terminator. Imaginez que quand quelques grandes multinationales commettent des actes hautement répréhensibles, les grandes rencontres de Porto Alegre et autres soient l’occasion pour nos grands mouvements altermondialistes de se rencontrer et de déclencher une campagne d’information concertée à l’échelle du monde. Je suis sûr qu’on en ferait reculer beaucoup. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a des possibilités de changer, il y a des possibilités d’espoir mais elles sont aussi entre nos mains. Voilà, pardonnez-moi si j’ai parlé avec un peu de passion bien que j’aime bien les gens dont j’ai attaqué les thèses avec peut-être un peu de vivacité. Ils n’en restent pas moins mes amis et j’espère qu’ils me reconnaîtront toujours comme étant le leur. Entre amis, on a le droit de dire ces choses-là. Mais enfin je ne peux pas m’empêcher de penser que se tromper d’adversaires, ne pas être capable de définir ses objectifs, ne pas savoir clairement définir sa stratégie, ce n’est pas une bonne manière de combattre.


[1] René Passet fait référence ici à Serge Latouche. Ces citations et celles qui suivent sont peut-être approximatives. Voici quelques articles où Latouche lui-même développe son "anti-développement" :
-  De Monterrey à Johannesburg : quel développement ?
-  Pour une société de décroissance
-  Et la décroissance sauvera le sud...
-  En finir une fois pour toutes avec le développement

On trouvera dans les articles du Diplo les références de l’ouvrage qu’il a publié en 2004.

[2] Voir ici Pour une politique de l’humanité


Consulter le site des Amis du Monde diplomatique



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